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Publié le 01/02/2015

L’approche genre pour le développement : retours d’expériences en Afrique de l’Ouest

Les femmes représentent près de 60% des plus pauvres du monde. Elles subissent de fortes inégalités dans la participation aux processus de prises de décision (sphère publique ou privée, l’accès aux opportunités et aux ressources, et aux soins, violences). Alors que la communauté internationale s’accorde sur l’importance d’agir en faveur des femmes tant pour des raisons de justice sociale que pour le développement économique, l’adoption d’une approche « genre » dans les projets de développement permet de déployer des outils spécifiques prenant en compte les rapports entre les hommes et les femmes et la place des femmes dans la société. En pratique, comment traduire un tel dispositif dans des projets de développement ? Le Gret revient sur deux expériences : la filière lait au Sénégal et la transformation du beurre du karité au Burkina Faso.

Déclaration de principes de l’Unifem pour un Objectif du développement durable dédié au genre, stratégie genre et développement 2013-2018 de la France, Cadre d’intervention transversal (CIT) de l’AFD… les politiques de développement ont intensément adopté l’approche « genre » et demandent aux opérateurs d’intégrer des dispositifs adaptés dans les projets de lutte contre la pauvreté et les inégalités. Toutefois, cette injonction institutionnelle et la volonté de lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes sont soumises à des dynamiques contradictoires. Si les objectifs sont clairement exprimés par les bailleurs, ils s’ancrent dans des notions générales difficiles à traduire en termes opérationnels, d’autant que leur mise en œuvre est souvent portée par des groupes restreints et peu mixtes. En théorie, l’approche genre met notamment à disposition des femmes des outils d’analyse de leur propre réalité qui permettent de questionner les rapports hommes/femmes, les représentations, et de revaloriser le travail des femmes, notamment le travail domestique.

Développement de la filière lait au Sénégal : des femmes au cœur des décisions

Dans le cadre du projet Asstel, le Gret contribue à améliorer les conditions de vie et les revenus des familles d’éleveurs en appuyant la production laitière dans le département de Dagana, au Nord du Sénégal. Dans cette région, les femmes jouent traditionnellement un rôle important dans la production et la commercialisation du lait (possession d’une partie du troupeau, traite avec les enfants, transport et commercialisation, présence toute l’année dans la zone). Le lait est la principale (voir l’unique) source de revenus pour les femmes dans le Jeeri. Se préoccuper de la place des femmes est donc une nécessité à tous les stades du projet : démarche « élevage pilote », le conseil à l’exploitation familiale, le conseil à la production laitière, etc.

Dans le cadre de l’approche « genre », il s’agissait de préciser les réalités de la vie des femmes et des éleveurs et de connaître leurs attentes, en analysant la gestion des revenus et la responsabilité de chefs de bidons (utilisés pour la vente de la production de lait), la répartition hommes/femmes dans les activités et la participation aux prises de décisions. Dans un contexte social marqué par une inégalité hommes/femmes importante, malgré leur responsabilité dans la traite, seules 37% des femmes sont cheffes de bidons selon une enquête de l’IFPRI de 2012. Si les revenus laitiers semblent encore en partie gérés par les femmes, certaines en perdent le contrôle alors que lorsqu’elles sont cheffes de bidons, elles conservent les revenus et gardent la possibilité de sortir du village pour le paiement mensuel à la Laiterie du berger (à Dagana). Les femmes cheffes de bidon participent plus aux instances de décision, aux cadres de concertation, elles sont plus habituées à s’exprimer en public et à donner leur avis, et donc a priori plus aptes à participer aux prises de décisions et à porter le développement de la production laitière. La démarche « conseil à l’exploitation familiale », basée sur un travail avec l’assemblée de famille, favorise une plus grande participation des femmes aux prises de décisions sur l’exploitation familiale.

Au Burkina Faso, sensibiliser les femmes, mais aussi (surtout !) les hommes

Dans le cadre du projet Karité, le Gret travaille depuis 2010 dans cinq villages et deux villes du Burkina Faso pour renforcer la position des femmes dans leur communauté et dans la société en leur permettant de pratiquer des activités génératrices de revenus autour du karité. Les femmes ont une place prépondérante dans la filière karité (« l’or des femmes »). Quand elles s’orientent vers des activités économiques dont l’importance dépasse ce qu’elles peuvent faire individuellement, le groupement est le mode d’organisation le plus répandu au Burkina Faso.

Le Gret a proposé des formations variées (transformation du beurre en savon, organisation d’un groupement, gestion), très appréciées des femmes parce qu’elles entrevoient mieux leur rôle dans la gestion du groupement en fonction de leurs compétences. Certains hommes ont aussi pris position pour les femmes, lors de réunions organisées dans le cadre de formations spécifiques. L’organisation d’un « théâtre forum », outil de sensibilisation sur le thème des difficultés des femmes à réaliser leur activité et la façon dont elles pourraient être aidées, en particulier au niveau de leur famille, est venu renforcer la position des femmes en tant qu’actrices crédibles participant pleinement au développement économique de leur communauté. Les hommes ont mieux réalisé la nécessité de donner plus de liberté et de temps à leurs femmes pour mener des activités génératrices de revenus. La prise en compte des obstacles liés au genre a permis une consolidation des activités économiques des femmes, en milieu rural surtout. Les femmes ont été également sensibilisées à prendre leurs responsabilités pour la résolution des problèmes. Elles ont résolu de s’engager parce qu’elles ont vu une possibilité d’évolution de mentalités dans leur communauté. Les résultats économiques obtenus sont encourageants : de 25 000 FCFA de bénéfice net en moyenne en année un à 479 000 pour la deuxième année. L’accompagnement genre a permis de renforcer leurs capacités organisationnelles, décisionnelles, de gestion et d’opération. Les femmes prennent conscience des inégalités socioculturelles qu’elles vivent et qui les confortent dans la pauvreté économique, un engagement à faire changer les choses en concertation et non pas en opposition avec leurs maris, et un investissement économique plus important pour sortir de la pauvreté.

Quelques enseignements

Plusieurs éléments de conclusions peuvent être tirés de ces deux expériences. Les entrées techniques ou économiques de projets portés en partie par des collectifs de femmes conduisent avec succès à combler les inégalités de genre. Si la dynamique collective (association, union ou groupement de femmes, etc.) est porteuse de reconnaissance et d’émergence des femmes dans un secteur, il faut toutefois veiller à ne pas générer de nouvelles formes d’inégalités entre femmes ou leur exclusion d’un modèle économique prometteur. Trois éléments de méthodes semblent déterminants dans la bonne conduite de projet intégrant la problématique du « genre » :

  • la qualité de diagnostics fins et établis en amont du projet sur les mécanismes et processus générateurs d’inégalités et de blocages,
  • les formations et sensibilisations spécifiques sur le genre, tant au sein des équipes menant les projets qu’auprès des groupes bénéficiaires, femmes et hommes,
  • les modes d’animation adaptés qui permettent une prise de conscience et d’aider à une prise de confiance des femmes.

Des questions restent encore en suspens : faut-il un « point focal genre » ou partager cette compétence au sein de l’équipe d’un projet ? Comment recruter des personnes à la fois compétentes et sensibilisées à ces questions ? Le Gret poursuit la réflexion en 2015, faisant du genre une de ses priorités de l’année.

En savoir plus :

Projet Asstel Dagana

Projet beurre de kartité