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Publié le 29/10/2016

De retour d’Habitat III

Du 17 au 20 octobre, la troisième conférence des Nations Unies sur le logement et le développement urbain a rassemblé dans la capitale équatorienne plus de 35 000 personnes issues de 107 pays. Le Gret était lui aussi présent à Quito, à travers trois représentants venus porter la vision et les messages de l’ONG. Retour sur quelques points après quatre journées riches en échanges.

La dernière conférence onusienne sur le sujet – Habitat II, organisée à Istanbul en 1996 – avait réuni quelque 10 000 participants. A Quito, vingt ans plus tard, le public s’est considérablement élargi : hormis les décideurs politiques, on note une forte mobilisation des experts, des universitaires, des acteurs du secteur privé, des membres de la société civile, des associations d’habitants… et de la jeunesse aussi, à travers les forums alternatifs et les événements organisés en parallèle de la conférence officielle. Face à l’accélération de l’urbanisation et à des projections toujours plus vertigineuses – les Nations Unies estiment par exemple que 200 000 personnes s’installent chaque jour dans des zones urbaines et que, d’ici 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront dans des villes –, il est essentiel de tenter d’enrayer les dérives possibles et de travailler ensemble à la construction de territoires urbains viables, solidaires et respectueux de leur environnement. C’est dans cette optique que le Gret a dépêché sur place une équipe de trois personnes : Virginie Rachmuhl et Antoine Ciguené, experts en développement urbain au Gret (au siège pour la première, en Haïti pour le second), accompagnés de Serge Felix, secrétaire général du conseil de quartier de Baillergeau mis en place par le Gret, à Port-au-Prince en Haïti.

Les temps forts du Gret à Habitat III

A l’occasion de la conférence Habitat III, le Gret a produit de nombreux documents : des notes de positionnement, des fiches solutions, ainsi que des vidéos que vous pouvez retrouver ici. Il s’est également impliqué dans l’organisation de plusieurs événements. Il a d’abord co-organisé avec l’Institut de recherche pour le développement-laboratoire CESSMA, le Laboratoire Lavue-CNRS, le bureau d’étude égyptien Takween Integrated Community Development – et en partenariat avec l’AFD, Cities Alliance et Centre Sud – un side event intitulé « Co-production de connaissances sur la diversité dans les quartiers précaires ». Cet atelier, qui s’est tenu le 17 octobre à la Casa de la Cultura et le 20 octobre à la maison de l’AFD, a donné lieu à un échange d’expériences très riche en réunissant des chercheurs, des professionnels, un bailleur, un représentant d’habitants et un cadre municipal, venus de France, d’Egypte, du Burkina Faso, d’Haïti et de Birmanie.

Le Gret a également organisé et animé, le 20 octobre sur le Pavillon France, un atelier de présentation du Centre d’appui à la reconstruction (CAR) mis en place à Port-au-Prince, en Haïti dans le cadre du projet d’Aménagement et de reconstruction de Baillergeau (Areba), suite au séisme de 2010. Enfin, le Gret a participé à un side event organisé le 19 octobre par l’AFD sur la thématique « Villes et crises », dans le cadre d’un échange réalisé entre la République centrafricaine et Haïti. Il s’est également exprimé le 19 octobre à l’Alliance française sur l’habitat adapté dans les territoires français d’outre-mer.

Des échanges approfondis autour de la co-production dans les quartiers précaires

A Quito, le Gret a particulièrement mis l’accent sur la notion de co-production. Pour rappel, cette démarche consiste à produire des connaissances en collaboration avec différents acteurs – les habitants, mais aussi des chercheurs, des professionnels, des représentants des autorités publiques. Les méthodes sont variées : planification produite par les habitants, travail sur des données existantes, marches exploratoires, etc. La spécificité de la co-production réside dans le fait qu’il s’agit d’une connaissance localisée, issue du terrain, à la différence d’études plus classiques et générales.

« C’est aussi une connaissance tournée vers l’action : elle conduit les habitants à en savoir plus sur eux-mêmes et à formuler des demandes claires vis-à-vis des pouvoirs publics. Elle permet de prendre de meilleures décisions », commente Kareem Ibrahim, fondateur de Takween ICD, au cours de l’atelier consacré au sujet. La co-production possède en elle-même une capacité transformative. Elle « modifie notre façon de voir et de penser », ajoute Toe Aung, directeur de la planification urbaine à Yangon, en Birmanie.

Cet atelier – auquel le Gret a activement participé – portait plus spécifiquement sur la question de la co-production dans les quartiers précaires. Au cours des échanges, Agnès Deboulet, du Laboratoire Lavue-CNRS, a souligné la grande diversité de ces quartiers et la stigmatisation dont ils sont souvent victimes. Le qualificatif « précaire » doit être utilisé selon elle, non pas pour mettre en avant les caractéristiques physiques des quartiers, mais pour illustrer l’absence de reconnaissance dont ils font l’objet et la précarité de leur situation, car ils sont toujours vulnérables face aux risques d’éviction par la puissance publique. Dans ce choix de terminologie, l’accent est donc mis sur le caractère politique.

Nouvel agenda urbain : quelques perspectives pour la suite

A l’issue de la conférence Habitat III, 197 pays ont adopté le Nouvel Agenda Urbain (NUA) des Nations Unies, qui donne des lignes directrices – mais non contraignantes – pour l’élaboration des politiques nationales en matière de développement urbain pour les vingt prochaines années.

Sur la question des quartiers précaires, ce nouvel agenda ne propose pas d’avancées significatives par rapport aux deux précédentes conférences onusiennes. La position dominante demeure, à savoir qu’il faut les faire disparaître, de façon préventive ou curative. Parmi les institutions défendant ces quartiers – dont le Gret fait bien évidemment partie –, on constate cependant une évolution : il ne s’agit plus seulement de demander leur intégration à la ville, mais de les considérer comme des sources d’inspiration pour penser les villes du futur. Dans la mesure où ils représentent la forme majoritaire d’urbanisation du 21e siècle, les quartiers précaires devraient en effet bénéficier d’une véritable prise en compte dans la planification urbaine et atteindre ainsi la reconnaissance tant espérée.

Ce sujet est directement lié au droit à la ville. Ses défenseurs se félicitent que cette question soit mentionnée dans le NUA, bien que la formulation reste prudente : « Article 11. Nous notons les efforts faits par certains gouvernements locaux et nationaux pour inclure cette vision, que l’on appelle droit à la ville, dans leurs législations, déclarations politiques et chartes »*. Cet acquis constitue un premier pas. Le droit à la ville définit les villes comme un bien « commun » bénéficiant à celles et ceux qui y vivent, par opposition à une vision marchande des villes. L’espace public, qui constitue les « communs » de la ville, qui sont ouverts et gratuits pour toutes et tous, y joue un rôle essentiel. Pour les habitants des quartiers précaires, très denses, l’existence de tels espaces est vitale. Or, ils ont tendance à se réduire au profit de l’espace bâti. Autre aspect important enfin, la gouvernance : le droit à la ville est un processus qui se conquiert avant tout grâce aux mouvements sociaux. Il repose également sur la régulation publique et la participation des habitants, les pouvoirs locaux pouvant faciliter l’émergence d’initiatives citoyennes.

La conférence Habitat III est terminée, mais il reste encore beaucoup à faire pour que les principes adoptés soient appliqués. Le Gret continuera à suivre attentivement les avancées, à promouvoir les solutions concrètes qu’il co-construit avec ses partenaires, et à s’investir dans la constitution d’alliances stratégiques afin de peser sur les décisions politiques.

*Traduction de l’auteure : “Art 11. We note the efforts of some national and local governments to enshrine this vision, referred to as right to the city, in their legislations, political declarations and charters.”

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