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Publié le 11/05/2017

Impliquer le secteur privé local pour prévenir la malnutrition dans les pays en développement

A l’occasion de ses 20 années d’actions contre la malnutrition, le Gret a organisé le 29 janvier 2016 une journée d’échanges sur l’implication du secteur privé local pour prévenir durablement la malnutrition dans les pays en développement. Retour sur les débats qui ont rassemblé 90 personnes, acteurs publics et privés, d’Europe, d’Afrique et de l’Océan indien, des mondes académique, associatif, économique ou politique.

 

 

Quel rôle pour le secteur privé local dans la prévention de la malnutrition ?

Six millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année dans le monde et la malnutrition est responsable de façon directe ou indirecte d’un décès sur deux. Parmi les différentes formes de malnutrition, la malnutrition chronique est la moins visible et la plus oubliée. Elle  touche pourtant 30 % des enfants de moins de cinq ans dans les pays en développement et entraîne chez les enfants de moins de deux ans des séquelles irréversibles à l’âge adulte (morbidité élevée, handicap physique et mental) avec des conséquences lourdes sur le développement d’un pays. L’alimentation inadaptée des jeunes enfants est une des causes immédiates de la malnutrition : l’allaitement maternel est rarement pratiqué selon les recommandations internationales et l’alimentation de complément au lait maternel est très souvent administrée de façon inadéquate, en trop faibles quantités et/ou qualité.

Différentes solutions existent pour améliorer durablement l’alimentation de complément au lait maternel : l’amélioration des connaissances en faveur de meilleures pratiques d’alimentation, la mise en place de filets nutritionnels (distributions alimentaires), la promotion de recettes équilibrées pour les jeunes enfants. Bien qu’indispensables et complémentaires dans certains contextes, ces stratégies semblent insuffisantes et il s’avère souvent difficile pour les familles défavorisées de préparer des repas équilibrés pour leurs enfants (recettes compliquées, ingrédients nombreux et différents qu’il est parfois difficile à trouver, prix élevé, préparation chronophage et couverture nutritionnelle rarement optimale notamment en micronutriments).

Dans ces conditions, le Gret prône la mobilisation du secteur privé local dans la production et la mise en marché d’aliments de complément manufacturés. Il s’agit d’une des solutions permettant d’apporter des aliments de qualité, rapides et faciles à préparer et accessibles au plus grand nombre. Les différents acteurs présents au séminaire se sont accordés sur la pertinence et l’importance du rôle que peut jouer le secteur privé local dans la prévention de la malnutrition :

  • Produire localement des aliments de qualité permettant d’améliorer l’alimentation des groupes vulnérables
  • Commercialiser des solutions accessibles financièrement et géographiquement de façon durable au plus grand nombre
  • Contribuer à créer des emplois et à participer au développement économique des pays

Quel rôle pour ce secteur privé local en termes d’activités commerciales et dans la gouvernance de la lutte contre la malnutrition dans les pays en développement ? Combiner rentabilité économique des entreprises locales et objectif de santé publique s’avère possible. Comme le mentionne Pierre Jacquemot, président du Gret, en introduction du séminaire «l’approche par le marché est un modèle, dans certaines circonstances, approprié pour satisfaire la demande sociale, qui a fait ses preuves dans un certain nombre de services, et qui s’avère particulièrement intéressant dans le domaine de l’alimentation et la nutrition, ce qui amène le Gret à promouvoir des entreprises sociales comme Nutri’zaza à Madagascar, la société de microcrédit Amret au Cambodge, et des centres de services autonomes qui apportent des services aux producteurs ou plus largement aux populations».

De fortes barrières à l’implication du secteur privé local dans la prévention de la malnutrition

Un consensus fort est ressorti des débats sur le fait que le secteur privé local est peu mobilisé et favorisé dans l’amélioration de l’alimentation de complément. Contrairement à certaines idées reçues, le marché est compliqué et risqué pour ces entreprises locales et la rentabilité économique difficile à atteindre si elle est liée à un objectif social. L’offre actuelle en produits de qualité et accessibles est très pauvre voire inexistante dans certaines pays. En effet, les barrières sont nombreuses :

  • Le marché des aliments de complément manufacturés est un marché de niche pour une cible restreinte en constant renouvellement (les familles ayant des enfants de 6 à 24 mois). La concurrence est forte, notamment avec des produits locaux non adaptés aux besoins des jeunes enfants et/ou des produits importés peu adaptés aux contraintes locales et non accessibles aux populations défavorisées.
  • Les capacités d’investissement et le savoir-faire technique des entreprises locales est faible, et elles sont donc frileuses à se lancer sur ce marché difficile. A l’heure actuelle, les difficultés techniques pour produire des aliments de qualité et bon marché sont connues et surmontables avec des investissements suffisants et le savoir-faire nécessaire. Cependant un défi reste sur les capacités de ces entreprises à développer leur réseau de distribution et à promouvoir leurs produits de façon à favoriser leur consommation auprès du plus grand nombre. «Pourquoi se lancer sur un marché aussi régulé ou il faut se faire certifier par le gouvernement ?» questionne Klaus Kraemer, Directeur de la Fondation Sight&Life, «C’est bloquant pour les petites entreprises locales, d’autant plus que pour être acceptées, elles doivent tester leurs produits à large échelle, ce qui a un coût avec des conséquences sur le prix et l’accessibilité du produit, du coup elles risquent de couvrir les classes les plus aisées».
  • La fluctuation du prix des matières premières peut engendrer des risques financiers forts
  • Le cadre législatif est une des principales contraintes. Le rôle que peut jouer le secteur privé local en termes de santé publique n’est pas toujours reconnu par les politiques publiques et les produits locaux de qualité restent encore peu connus et promus dans le réseau institutionnel intervenant dans la lutte contre la malnutrition. L’entreprise dite « sociale » a rarement de reconnaissance au niveau législatif. Les recommandations et les normes de qualité internationales ou nationales sont très strictes, elles sont peu connues et mal maitrisées par les entrepreneurs locaux et le consommateur ne dispose d’aucune garantie sur ce type de produits. Les règlementations strictes et mal maitrisées sur la commercialisation des aliments pour enfant, bien qu’absolument nécessaire, est peu encourageante, et la confusion entre substitut au lait maternel et aliment de complément est un risque constant. Les taxes sont parfois importantes pour ces produits locaux. «Depuis quelque temps, l’entreprise sociale Nutri’zaza est appelée par le Ministère de la Santé pour participer aux réflexions sur la politique nationale de nutrition, dont nous contribuons d’ailleurs à remplir un des objectifs. Cependant il n’est pas facile de lier finalité sociale et rentabilité financière, même si nos actionnaires n’attendent pas de bénéfices. La difficulté réside dans le fait que la politique malgache n’a pas de législation claire sur les entreprises sociales à Madagascar, en termes de fiscalité ou de législations, elles ne sont en aucun cas encouragées et on a du mal à faire reconnaitre que nous ne sommes pas une entreprise comme les autres» témoigne Mieja Vola Rakotonarivo, Directrice de l’entreprise Nutri’zaza.
  • La coordination entre acteurs de la nutrition est insuffisante, notamment entre les acteurs de l’urgence et du développement. Les distributions gratuites pour toucher les indigents en période de crise peuvent également, lorsqu’elles sont insuffisamment ciblées, mettre à mal l’activité des entreprises locales qui commercialisent ces mêmes types d’aliments.
  • Le rôle du secteur privé local est insuffisamment clair et sa contribution dans la gouvernance de la lutte contre la malnutrition mal définie. Les acteurs de la nutrition viennent de différents domaines et se connaissent mal, leur langage est différent et ne favorise pas la coordination.
  • La rentabilité financière s’avère difficile à atteindre et les entrepreneurs locaux n’osent pas se lancer sur ce marché ou se découragent vite.

Comment inciter et favoriser l’implication du secteur privé local tout en garantissant la restriction et le contrôle face aux risques potentiels de conflits d’intérêt et d’influences néfastes sur les politiques publiques ?

La mobilisation d’une coalition d’acteurs est nécessaire pour lever ces barrières

Face à un environnement encore bien plus contraignant qu’encourageant pour les entreprises locales qui ont pourtant un rôle important à jouer dans la prévention de la malnutrition, tous les acteurs peuvent agir :

  • Les institutions internationales, nationales et pouvoirs publics peuvent encourager l’adoption d’un cadre législatif strict, de façon à éviter les risques, mais encourageant pour les entreprises en reconnaissant davantage le rôle qu’elles peuvent jouer ; ils peuvent appuyer la mise en place de campagnes de sensibilisation auprès du grand public et des acteurs concernés par la nutrition pour créer un cadre favorable au développement de l’entreprenariat social et d’une offre adaptée ; «Au Burkina Faso, nous avons adopté une norme de qualité nationale pour les farines infantiles et intégré la production locale dans la politique nationale de nutrition. Aujourd’hui, la plate-forme du mouvement SUN-secteur privé est en train de se mettre en place avec les entrepreneurs locaux burkinabè notamment pour les renforcer et promouvoir leurs action auprès de l’ensemble des acteurs de la nutrition»  témoigne Bertine Ouaro, Directrice de la Nutrition au Ministère de la Santé du Burkina Faso.
  • Les ONG locales, internationales peuvent accompagner les entrepreneurs locaux en termes d’appui technique sur les aspects de production, distribution et promotion dans le respect de la réglementation en vigueur, et de façon adaptée aux contextes et aux besoins des populations y compris des plus défavorisées. Elles peuvent tester des solutions innovantes et capitaliser sur les résultats, appuyer le secteur public à définir une législation adaptée et à l’appliquer ;
  • La recherche doit continuer à préciser les impacts des solutions alimentaires proposées par les entreprises (types de produits), ainsi que les stratégies de distribution et de promotion utilisées, et rechercher davantage de solutions innovantes à échelle pilote, tout en testant le passage à l’échelle des stratégies ;
  • Les bailleurs de fonds peuvent soutenir ces actions sur des pas de temps suffisants pour appuyer l’émergence de solutions innovantes à échelle pilote mais également à large échelle, et favorisant l’émergence et le développement d’entreprises sociales locales, et davantage de dialogue entre acteurs.

Il est aujourd’hui nécessaire de :

  • dialoguer en coalitions d’acteurs pour assurer notamment une meilleure coordination entre acteurs de l’urgence et du développement, pour permettre une clarification des rôles des secteurs privé, public et de la société civile dans la gouvernance de la lutte contre la malnutrition.
  • se regrouper et faire du plaidoyer pour favoriser la prise de conscience du rôle du secteur privé local par la coalition d’acteurs et pour intégrer davantage le secteur privé local au sein de la coalition.

«Il y a aujourd’hui un réel besoin de se comprendre, de mieux se connaître, et d’avoir pour cela des cadres de concertation favorisant le dialogue et la transparence, et un cadre règlementaire encourageant [pour les secteur privé local] tout en posant certaines limites. De plus, les expériences doivent être capitalisées pour exister sur la scène internationale» ajoute Florence Lasbennes, chef du secrétariat du mouvement SUN.

La diversité des expériences et des points de vue a permis de dégager les grandes lignes d’un consensus sur le rôle du secteur privé local, les barrières à sa mobilisation et les actions à mener pour lever ces barrières. Mais surtout, «elle a permis d’engager une dynamique de discussion en coalition d’acteurs concernés par ce sujet insuffisamment débattu sur la scène internationale. Poursuivons les échanges pour continuer à avancer ensemble vers la recherche de solutions innovantes, durables et efficaces de prévention de la malnutrition impliquant le secteur privé local» complète Mirrdyn Denizeau, Responsable Nutrition au Gret.

Le programme Nutridev par Gret-videos

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