|
Logique des acteurs et réseaux sociaux
La logique des entrepreneurs n’est pas
toujours soumise
à celle de leur entreprise
L’entreprise est généralement considérée
comme une entité à part entière, dotée
d’une stratégie particulière. Les actions des groupes
humains qui la composent sont réputées soumises à
sa stratégie, implicite ou explicite. Pour les MPE, l’entreprise
existe d’abord pour répondre aux stratégies et aux
besoins de l’homme, de la femme ou du groupe qui la porte. La stratégie
de l’entreprise est une conséquence des logiques de ces groupes
humains. Elle constitue un des moyens, pour eux, d’atteindre les
objectifs de ces groupes.
Le programme a identifié trois grands types de logiques
adoptés par les entrepreneurs, ensemble ou successivement.
Certaines sont compatibles entre elles, d’autres non. Certaines
sont favorables au développement de l’entreprise, mais pas
sous n’importe quelle condition. On distingue ainsi :
- une logique de subsistance marchande. L’entrepreneur
vend ses produits pour subvenir aux besoins de la famille. Pour
un grand nombre des femmes pratiquant l’extraction d’huile de
palme ou le fumage du poisson en Guinée Bissau, l’activité
qui les occupe n’a de raison d’être que dans la mesure où
elle leur permet d’assurer le maintien des conditions d’existence
de l’unité familiale. De la perception de l’activité
à sa localisation, en passant par la main d’œuvre utilisée,
tout concourt à démontrer que les logiques des actrices
du processus ne visent pas l’accumulation, mais la reproduction
au jour le jour de conditions d’existence déjà acquises.
De même, lorsqu’elles s’engagent dans une production collective,
c’est davantage dans le but de créer un fond de sécurité
pour le village que dans celui d’améliorer la rentabilité
de l’activité. Le comportement de l’entrepreneur se caractérise
notamment par la recherche d’une minimisation des risques et d’un
autofinancement délibéré.
- une logique de capitalisation, matérielle ou sociale,
et de recherche du profit. L’entrepreneur cherche ici à
rentabiliser un investissement. Il concentre ses efforts sur une
activité qui se démarque des activités domestiques.
Son comportement se caractérise par une certaine prise
de risque, par une tendance à l’intégration d’activités
diverses au sein de la filière. Certains entrepreneurs
recherchent systématiquement l’appui extérieur (projets)
dans une logique à la limite du courtage.
- une logique de recherche de prestige, de pouvoir. L’entreprise
est un moyen pour affirmer le prestige et le pouvoir de son propriétaire.
Les fermes modernes proches de Dakar ont été crées
par des hommes d’affaires qui souhaitent "se faire plaisir",
s’offrent des équipements modernes et introduisent des
techniques avancées. Ils ne cherchent pas à rentabiliser
l’investissement.
Les liens avec des grossistes peuvent
être utilisés pour améliorer la capacité
de trésorerie
Les entreprises de transformation des céréales du
Sénégal s’adressent principalement aux commerçants
urbains locaux, c’est-à-dire aux grossistes et demi-grossistes
résidant dans la ville où elles sont installées.
L’achat de céréales brutes est effectué auprès
de plusieurs commerçants. Les MPE "négocient"
et développent un système d’accord basé sur
la relation sociale. Dans ce cas, la forme de transaction la plus
répandue est le paiement différé, le crédit.
L’entrepreneur paie le plus souvent une semaine après la
livraison du produit, c’est-à-dire une fois la production
vendue, mais peut obtenir deux, voire trois semaines de délais
s’il connaît bien le commerçant. Pour accroître
sa capacité de trésorerie, il joue sur ses différentes
sources d’approvisionnement : s’il bénéficie d’un
crédit d’une semaine chez un fournisseur, il retarde le paiment
pour rembourser un autre qu’il avait fait attendre. Il multiplie
ainsi sa capacité de trésorerie en fonction du nombre
de fournisseurs avec lesquels il parvient à négocier.
Utilisation des liens sociaux et ethniques
dans les modes d’approvisionnement
Au Sénégal et au Cameroun, les troupeaux de bovins
et le lait sont traditionnellement gérés par les Peuhls
: la vache appartient à un éleveur peulh, et le lait
doit être acheté auprès de cet éleveur
ou de son épouse. Les Peuhls font confiance à leurs
"frères" et il faut être de cette ethnie
pour dialoguer avec les éleveurs. Ainsi, nombre de transformateurs
appartiennent à cette famille, soit directement, soit à
travers leur conjoint. Dans ce dernier cas, l’entrepreneur parvient
à dissocier les relations commerciales des relations sociales.
La chaleur de la relation sociale, portée par une autre personne,
fait accepter le caractère parfois conflictuel des relations
commerciales.
En Guinée Bissau, contrairement aux femmes émigrées
qui transforment le poisson pêché par leur mari, les
femmes autochtones ne peuvent fumer du poisson que si un pêcheur
leur autorise l’accès à la ressource. Certaines femmes
utilisent pour cela leur capital social : elles fournissent le gîte
et le couvert à un pêcheur en échange de l’accès
au poisson. D’autres constituent un capital économique utilisé
pour faire crédit aux pêcheurs et nouer ainsi un contrat
moral avec eux. Le pêcheur devient ainsi un "pêcheur
fixe".
|
|