Fiche 9 : À qui profite l’Accord sur l’agriculture ?

Les pays en développement (PED) sont souvent présentés comme un ensemble global de pays perdants face à l’Accord sur l’agriculture (AsA). Ils ne sont en réalité pas tous égaux devant les effets de cet Accord. Brésil, Ouganda, Thaïlande, Bénin, Vietnam ou Mali... Tous sont des PED mais ils sont bien loin d’être tous perdants.

PEU D’OPPORTUNITES D’EXPORTATIONS POUR LES PAYS AFRICAINS

Le difficile accès aux marchés des pays développés

L’Accord sur l’agriculture (AsA), visant à réguler les niveaux de soutiens accordés aux producteurs et de protection des pays développés, est censé offrir des opportunités d’exportation à de nombreux PED. Dans la réalité, les conditions du marché international changent peu pour les pays africains ; en effet, les solutions agricoles internes et les protections tarifaires ne diminuent pratiquement pas dans les pays développés.

Des soutiens internes encore importants dans les pays développés

Le niveau général des soutiens accordés aux producteurs des pays développés augmente même par le biais d’un recours plus important aux soutiens autorisés par l’Accord, qui compense la diminution des soutiens jugés néfastes au libre-échange (voir fiche 3). Alors que les PED ne disposent déjà quasiment plus de mesures de soutien à l’agriculture, les pays développés, eux, ne font que diminuer ceux jugés néfastes dans l’Accord, tout en conservant les autres. En outre, cette diminution se réalise au niveau global, et les pays développés peuvent augmenter leur niveau de soutien sur certains produits sensibles, qui sont bien souvent les produits ayant un intérêt à l’exportation pour les PED.

Des droits de douane toujours élevés dans les pays développés

Même après avoir été diminués conformément à l’Accord, les droits de douane moyens sur les produits agricoles restent toujours très élevés dans les pays développés relativement à ceux des PED. La conversion des barrières non tarifaires en barrières tarifaires peut conduire à mettre en place une protection finalement plus élevée que précédemment.

Par ailleurs, même avec une réduction de 36 % en moyenne comme voulu par l’Accord, les droits de douane des pays développés restent élevés car les niveaux initiaux étaient élevés, notamment sur certains produits intéressant potentiellement les PED (viande, sucre, etc.).

Des pics tarifaires, c’est-à-dire des droits de douane bien supérieurs à la moyenne, sont encore appliqués sur de nombreux aliments de base, fruits et légumes. En 1999, malgré la baisse des droits de douane, le Japon taxe les importations de riz à 550%, les produits laitiers à 370%, l’Union Européenne (UE) taxe la viande bovine congelée et le jus de raisin à 215%.

Une escalade tarifaire, obstacle au commerce des produits transformés

L‘ escalade tarifaireL’escalade tarifaire est l’augmentation des droits de douane avec le degré de transformation d’un produit, (par exemple des droits faibles sur les tomates et élevés sur le concentré de tomate) constitue l’un des obstacles à la diversification des exportations des PED vers des produits transformés.

Cette escalade est fréquente dans nombre de filières qui présentent un intérêt particulier pour les PED : café, cacao, graines oléagineuses, produits animaux tels que les cuirs et peaux. Le Japon par exemple ne taxe pas les fèves de cacao mais impose un droit de douane de 5 % sur la pâte de cacao non dégraissée, et de 29,8 % sur la poudre de cacao sucrée. Aujourd’hui encore, les exportations de la plupart des PED se concentrent sur les produits primaires. Soulignons cependant que les exportations des pays ACP vers le marché européen ne sont pas concernées, du fait des préférences tarifaires négociées avec l’UE dans le cadre des accords de Lomé-Cotonou (voir fiche 8).

Les limites des contingents tarifaires

Afin d’améliorer l’accès au marché des exportations des PED pour les produits restant soumis à des droits de douane, l’AsA prévoit des contingents tarifaires (voir fiche 3). En 1999 par exemple, l’UE met en place un contingent tarifaire de 2 millions de tonnes de maïs au prix de 24,45 euros la tonne au profit de PED, alors que le taux NPF (Nation la plus favorisée) pour les pays membres de l’OMC est de 48,45 euros la tonne. En réalité, la pratique du contingent tarifaire n’améliore pas nécessairement l’accès au marché et ce pour différentes raisons : le système est complexe et nécessite des négociations bilatérales ; sa gestion est lourde au point qu’à peine les deux tiers des contingents sont satisfaits ; à l’intérieur des contingents les produits ne sont pas exempts de taxes ; les contingents sont en outre spécifiques à chaque pays.

L’obstacle des normes

La question des normes de qualité et de sécurité, étroitement liée à l’accès au marché agricole, n’a pas non plus été suffisamment prise en compte par l’AsA. Les PED sont rarement représentés dans les organes de prise de décision qui déterminent les normes et ils ont du mal à respecter les normes édictées, qui peuvent constituer parfois un protectionnisme déguisé de la part des pays développés (voir la fiche 5).

La pratique persistante du dumping

Les droits de douane restent élevés dans les pays développés, alors qu’ils sont relativement bas dans les PED. Cet état de fait, combiné aux subventions importantes dans les pays développés, conduisent à une situation de dumping des produits sur les marchés des PED, avec des conséquences désastreuses pour les économies et les moyens de subsistance des populations locales.

Le mécanisme de sauvegarde spéciale (voir fiche 3) permettant de protéger la production locale, en autorisant un pays à appliquer une taxe supplémentaire sur un produit, n’est accessible qu’aux pays qui procèdent à l’exercice de conversion des barrières non tarifaires en droits de douane. Or de nombreux PED ne sont pas en mesure d’utiliser cette procédure car ils n’ont rien à convertir, ayant déjà supprimé leurs barrières non tarifaires dans le cadre des programmes d’ajustement structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale. En outre, ces mesures ne peuvent être mises en place que pour des périodes temporaires et dans une limite précise d’augmentation des droits de douane.

De ce fait, la pratique du dumping persiste sur les marchés des PED, qui perdent :

L’effet du dumping sur la tomate au Ghana

Le cas de la tomate au Ghana illustre les impacts négatifs sur la production locale de l’importation de produits européens bénéficiant de subventions à la production et à l’exportation.

Dans la limite d’un plafond de production de tomates fraîches (en volume), l’UE accorde une aide directe de 34,5 euros / tonne aux organisations de producteurs qui livrent leurs tomates pour la production de concentré. De plus, une subvention à l’exportation peut être levée, pour « permettre l’exportation de quantités économiquement significatives ».

Le Ghana dispose jusqu’au début des années 1980 d’une production dynamique de tomates et d’usines de transformation. En raison en particulier de la concurrence du concentré de tomate italien bon marché, ces usines ferment leurs portes, supprimant des emplois pour des centaines de personnes. Les producteurs de tomates, eux, doivent vendre leurs produits au bord des routes, au prix que les clients veulent bien leur payer. Les tomates ghanéennes ne peuvent faire face à l’omniprésence sur les marchés locaux des boîtes italiennes. Le Ghana est devenu le principal importateur africain de tomates transformées avec des importations dépassant les 10 000 tonnes par an.

La concurrence des importations italiennes n’est pas seulement liée au processus de libéralisation de l’OMC. Dans le cadre du programme d’ajustement structurel, dans les années 1980 et 90, des usines locales de transformation ont été vendues dans le but de rendre l’économie ghanéenne plus efficace. Les droits de douane sur les produits importés ont également diminué dans le cadre de ces programmes.

En accédant à l’OMC en 1995, le Ghana continue de mettre en œuvre une politique particulièrement libérale de son commerce extérieur en diminuant encore les droits de douane, et en acceptant de ne plus les augmenter à nouveau. Le taux de droit maximum de 25 % a ainsi été ramené en 2000 à 20 %. Le respect des disciplines de l’AsA continue donc de faciliter la pénétration sur les marchés ghanéens des boîtes italiennes. À l’inverse, le respect des règles par l’UE a permis de réduire les subventions à la production et à l’exportation mais non pas de les éliminer, laissant se développer une concurrence vive entre les importations italiennes et la production ghanéenne de tomates.

La baisse continue du prix des matières premières

L’AsA ne s’attaque pas directement au problème de la baisse des prix des matières premières. Or, 80 % des exportations de produits agricoles des pays africains concernent des produits agricoles primaires. De l’application de l’AsA, il est attendu une remontée des prix des matières premières sur les marchés internationaux, mais cette reprise n’est pas constatée. Les cours de nombreux produits agricoles de base connaissent une baisse tendancielle qui les conduit à des niveaux historiquement bas, non démentis depuis la fin des années 1990. Entre 1997 et 2001, les cours du café reculent de près de 70 %, atteignant un niveau inférieur au coût de production de nombreux pays. Les cours du cacao suivent une tendance analogue mais la courbe se redresse à partir de 2000 pour de nouveau s'essouffler à la fin de 2003 car l'offre redevient abondante. Cela montre les limites de la libéralisation des échanges dans le soutien des prix et sans doute la nécessité de concevoir et de mettre en œuvre d’autres mécanismes.

Inégalité des PED face au marché mondial

La diminution des protections profite aux agro-exportateurs

Les réductions tarifaires (même limitées) favorisent essentiellement les grands pays agro-exportateurs parmi les PED, dont ne font majoritairement pas partie les pays africains. Les droits de douane sur les exportations agricoles traditionnelles africaines (cacao, café, ananas…) sont déjà relativement bas en 1995. Les réductions tarifaires sur les produits très protégés - sucre, viande bovine, céréales - bénéficient plutôt au Brésil. En outre, les réductions tarifaires réalisées au niveau multilatéral ont conduit à une érosion des préférences commerciales pour les pays africains signifiant qu’ils ne sont plus les seuls à bénéficier de faibles droits de douane sur leurs exportations ; les droits de douane diminuent pour tous les pays sur les marchés de l’UE et des États-Unis et les pays africains « perdent (ainsi) leurs privilèges » sur ces marchés.

Dans tous les pays africains où l'avantage comparatif est basé sur un accès préférentiel au marché plutôt que sur des coûts de production compétitifs, l’AsA a entraîné une diminution de leur part de marché. L’Ile Maurice est un des exemples de pays dont l’économie apparaît fragilisée par une filière sucre qui fonctionne sur la base d’un accès préférentiel au marché de l’UE.

Le sucre à l’Ile Maurice : une compétitivité qui repose sur un accès préférentiel au marché européen

La canne à sucre est vitale pour l’économie mauricienne : elle représentait 19 % des exportations en 2004 et 5 % de son PIB. Elle fournit également 60 000 emplois directs à des salariés et à des petits producteurs.

En tant que pays de la zone ACP, Maurice bénéficie d’un accès privilégié au marché de l’UE dans le cadre du Protocole sucre mis en place depuis plus de 40 ans. Ce protocole permet à un certain nombre de pays ACP exportateurs de sucre de bénéficier de quotas d’exportations vers l’UE. Chaque pays dispose d’un quota et les volumes des quotas sont revus chaque année. À l’intérieur des quotas, les exportations de sucre en provenance des pays ACP rentrent sans droit de douane sur le marché européen. En outre, les pays exportateurs ACP peuvent vendre au prix intérieur européen, qui est un prix garanti, d’un niveau environ trois fois supérieur au prix mondial. Le sucre des pays ACP bénéficie donc en réalité des mêmes conditions que celles accordées au sucre européen.

Maurice est le premier des vingt pays bénéficiaires du Protocole sucre avec le plus gros quota d’exportation de sucre. En 2002/03, le quota de Maurice représente près de 40 % du quota global (lequel s’élevait à plus de 1 300 000 tonnes).

La baisse généralisée des droits de douane appliquée dans le cadre de l’OMC diminue l’avantage dont bénéficie Maurice avec un accès au marché européen sans droits de douane. Le « privilège » de Maurice en matière de droits de douane, autrement dit ses préférences commerciales, s’érodent. En plus de cette érosion des préférences, la réforme de la Politique agricole commune (PAC) de l’Europe dans le secteur sucrier prévoit la baisse du prix intérieur européen de 36 % sur 4 ans. Une telle réforme a des conséquences considérables pour les économies fortement dépendantes du Protocole sucre comme Maurice. Alors que ses recettes d’exportations s’élèvent actuellement à près de 280 millions d’euros grâce au Protocole, elles pourraient tomber à 178 millions en 2009/10.
Les politiques publiques font la différence

Les contraintes structurelles internes des pays africains les empêchent de bénéficier pleinement des opportunités nouvelles d’accès au marché. L’impuissance de l’Afrique à défendre sa position sur le marché mondial provient aussi de son incapacité à surmonter ces contraintes et à moderniser son secteur agricole, combinée au fait que les pays développés maintiennent un certain protectionnisme au travers de leurs subventions, de leurs barrières commerciales et non commerciales. De surcroît, les pays africains ont davantage développé leurs échanges avec des pays non africains, notamment leurs importations en provenance de pays développés ou émergents, et trop peu au niveau régional africain.

Cependant, dans d'autres PED, principalement en Amérique latine et en Asie, les performances commerciales, en particulier en termes de part de marché mondial, se sont améliorées de manière significative dans le contexte de la libéralisation du commerce. C'est le cas du Brésil par exemple, qui apparaît comme l’un des grands gagnants de l’AsA, même si à l'intérieur de ce grand pays agro-exportateur, l'impact de l'Accord peut être très contrasté entre les différents acteurs impliqués dans l’industrie agroalimentaire ou l’agriculture familiale.

Brésil, le grand gagnant des accords de la libéralisation des échanges


Brésil, le grand gagnant

Certains PED bénéficient de la mise en place des accords de l’OMC et du libre-échange. Si la Chine a largement tiré profit de la libéralisation du commerce des textiles, c’est le Brésil qui apparaît comme le grand gagnant en matière agricole. Certes, en 2005, il n’arrive qu’au 4e rang des exportateurs agricoles mondiaux, après l’UE, les États-Unis et le Canada. Mais ces pays perdent des parts de marché, alors que les exportations brésiliennes augmentent fortement.

Part en % des exportations agricoles mondiales des quatre premiers exportateurs mondiaux

Pays

2000

2005

UE

10,1

9,9

États-Unis

12,9

9,7

Canada

6,3

4,8

Brésil

2,8

4,1

Source : OMC

Ce succès, comme celui dans une moindre mesure de la Chine (de 3,0 à 3,4 % des exportations mondiales entre 2000 et 2005) ou de l’Indonésie (1,4 % à 1,7 %), respectivement au 5e et 10e rang mondial, est dû à une conjonction de facteurs.

Tout d’abord, la dimension du Brésil et sa surface agricole sont des facteurs favorables. Ensuite, et surtout, ce pays dispose d’un potentiel de réponse à l’ouverture des marchés des pays développés par un accroissement très important de la production. Sans verser d’aides directes aux producteurs brésiliens, le Gouvernement intervient en faveur de son agriculture par un crédit bon marché, une recherche et une formation importantes, des infrastructures modernes. Au Brésil, une agriculture très performante et tournée vers la conquête des marchés extérieurs, coexiste avec une agriculture familiale, de taille moyenne, et une agriculture de subsistance sur des petites surfaces. Fournisseur des pays développés, le Brésil devient aussi un des premiers fournisseurs africains, par exemple en viande de volaille.

D’autres PED ont développé leurs exportations, mais de façon moins importante. C’est le cas des pays d’Asie du Sud-est : Indonésie, Malaisie, Vietnam ou Thaïlande, qui sont les premiers exportateurs de riz ou d’huile de palme, notamment vers les marchés africains.

La Thaïlande, qui contrairement au Brésil ne dispose pas de l’avantage comparatif d’être un grand pays, apparaît également comme un gagnant du point de vue de son insertion dans le commerce international. Les politiques mises en place dans ce pays expliquent ce dynamisme économique.

La Thaïlande, un petit pays géant du commerce mondial

Malgré sa taille relativement petite, l'économie thaïlandaise est l'une des plus dynamiques du monde. Le pays se place aujourd’hui au 8ème rang des principaux exportateurs de produits agricoles au monde, juste derrière la Chine, l’Australie, l’Argentine. Sa part dans les exportations agricoles mondiales a augmenté de 1,2 % en 1980, à 1,9 % en 1990, puis 2,2 % en 2000 pour se stabiliser à 2,1 % en 2005.

Cette insertion dans le commerce mondial repose sur des politiques publiques résolument tournées vers l’extérieur. Après avoir tout d'abord mis l'accent sur la substitution des importations, le pays s’oriente à partir des années 1970 vers les exportations. Les politiques mises en place cherchent à égaliser le niveau des incitations offertes aux entreprises exportatrices à celui des incitations octroyées aux entreprises se destinant au marché intérieur. Le pays bénéficie par ailleurs d’un apport de capitaux étrangers qui, ajouté à un taux élevé d'épargne intérieure, permet des niveaux d'investissement très forts. La Thaïlande met également l’accent par la suite sur le développement régional.

Il faut souligner enfin que la Thaïlande sait bien utiliser les marges de manœuvre existant dans l’AsA pour maintenir ses politiques agricoles. Elle fait partie des dix principaux pays qui accordent le plus de soutien interne. Sept de ces pays sont membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), les trois premiers étant l’UE, les États-Unis et le Japon, puis viennent le Brésil et Cuba aux côtés de Thaïlande. Plus de 60 % du soutien accordé par la Thaïlande à ses producteurs est constitué de mesures de catégorie verte, c'est-à-dire les mesures considérées à l’OMC comme n’ayant pas d’effet négatif sur le commerce et qui peuvent augmenter sans restriction. La Thaïlande subventionne également ses exportations, en s’appuyant sur les dispositions de l’AsA qui autorisent les PED à accorder des subventions pour réduire les coûts de la commercialisation des exportations et les coûts du transport et du fret internationaux. Elle utilise aussi des crédits à l’exportation pour écouler plus facilement son riz, ce qui permet aux importateurs d’acheter le riz thaïlandais à des conditions de crédit préférentielles.

Il semble que la principale différence entre les gagnants et les perdants, dans le domaine des exportations sur le marché international, tienne à la capacité des pays à exploiter les flexibilités et les dispositions de l’AsA. Dans un contexte africain caractérisé par de faibles infrastructures, la libéralisation seule ne peut pas apporter de résultats satisfaisants. Les coûts de transport élevés, l’inefficacité des services logistiques destinés au commerce international et les faiblesses des services d’appui à l’exportation minent les capacités d’exportation de nombreuses économies africaines.



La Tanzanie, un pays perdant

Toutes les exportations en provenance de la Tanzanie, à l’exclusion de quelques produits, entrent en Europe sans droits de douane et sans quotas, conformément à l'initiative « Tout sauf les armes » instaurée par l'UE en février 2001. Pourtant la Tanzanie ne profite pas au maximum de ce régime commercial favorable. Les raisons de l'incapacité de la Tanzanie reposent en particulier sur l’existence de plusieurs barrières non tarifaires importantes, liées aux Accords SPS (respect des normes). Des contraintes internes structurelles affectent aussi fortement les capacités de production et d’exportation du pays, l'empêchant de bénéficier de nouveaux débouchés commerciaux.

Les taux de croissance agricole réels n’ont que marginalement augmenté, de 2,8 % entre 1976-1980 à 3 % depuis le milieu des années 1980.

La faiblesse de l’insertion des pays africains dans le commerce international semble donc tenir à la faiblesse du secteur productif et des politiques agricoles. Au lieu de soutenir le secteur productif, le système bancaire et les investissements vont de préférence vers le secteur des importations. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) mis en place par le FMI et la Banque mondiale réduisent considérablement dans les années 1980 l’ambition des politiques agricoles et du secteur productif. Quelques années plus tard, l’AsA entérine cette situation et les marges de manœuvre accordées aux PED sont annulées par les contraintes des PAS.

Au-delà des cadres multilatéraux ou imposés par les bailleurs de fonds, il faut souligner que le soutien au secteur productif est aussi affaire de volonté politique. Celle-ci apparaît forte dans les pays gagnants d’Amérique latine et d’Asie et semble souvent faire défaut dans les pays africains, y compris pour lever les contraintes des PAS.

OUVERTURE DU MARCHE DES PED AUX IMPORTATIONS ALIMENTAIRES

Un processus continu d’ouverture

L’impact de l’AsA sur les conditions d’importation des PED, et en particulier des pays africains, se traduit essentiellement par le renforcement du mouvement plus général de libéralisation des marchés de ces pays. Cette libéralisation commencée avec les PAS, et accentuée par la mise en œuvre des Accords de l’OMC pousse les pays africains à ouvrir progressivement leurs frontières aux importations de produits alimentaires. De ce point de vue, les règles ne sont pas bien novatrices dans la plupart des pays africains membres de l’OMC, puisque les programmes d’ajustement structurel imposent déjà des règles analogues, telles que la réduction des droits de douane et soutiens internes. Les règles de l’AsA ne font souvent que confirmer une situation existante et ont des effets limités sur les politiques agricoles africaines. Mais leur effet n’est pas anodin, car les appliquer consolide d’une certaine manière des contraintes importantes en matière de recours aux instruments de politiques agricoles.

Le processus continue, par ailleurs, avec les politiques d’intégration sous-régionales communautaires depuis 2001. La politique agricole de l’UEMOA (PAU) a instauré un faible niveau de protection de l’agriculture ouest-africaine. Les droits de douane aux frontières, ou tarif extérieur commun (TEC), sont tellement faibles que l’Afrique de l’Ouest devient rapidement une sorte de "zone franche" pour de nombreux produits alimentaires d’importation.

Le TEC actuel de l’UEMOA prévoit quatre catégories de produit et un taux maximum de 20 % de la taxation des produits à l’importation.

Tarif extérieur commun de l’UEMOA

 

TYPE DE PRODUITS

DROIT DE DOUANE

Catégorie 0

Biens sociaux essentiels : pétrole brut et semi raffiné, médicaments et produits médicaux, livres, journaux, papier journal

0 %

Catégorie 1

Biens de première nécessité, matières premières de base, biens d’équipement, intrants spécifiques

5 %

Catégorie 2

Autres intrants et produits intermédiaires

10 %

Catégorie 3

Biens de consommation finale et autres biens

20 %

Rentrent dans la catégorie 1 les matières premières de base dont le blé et le lait. La taxe appliquée à la frontière de l’UEMOA sur la farine de blé revient à moins de 50 € la tonne, là où l’Europe applique une taxe de 163 € à ses frontières.

La catégorie 2 comprend le riz. L’application du taux de 10 %, sur les importations de riz a aussi des conséquences graves pour le riz local. Par exemple, les producteurs du Burkina Faso, du Niger, du Mali et du Bénin sont évincés de leur propre marché par le riz asiatique ou américain. La situation est encore plus surprenante pour le Mali qui importe du riz alors qu’il a une capacité de production importante. À seulement 25 km de la zone de production, toutes les boutiques de commerçants vendent du riz importé.

Les droits de douane de 20 % sont également très faibles pour la catégorie 3 qui concerne les biens de consommation finale, y compris la viande, le poisson, le lait, les huiles raffinées et les produits transformés. La faible taxation peut avoir comme conséquence de bloquer les possibilités de développement de filières de produits manufacturés dans les pays de l’UEMOA. À noter qu’en janvier 2006, le TEC de l'UEMOA a été étendu à l'ensemble des pays de la CEDEAO, dans le cadre de la politique agricole régionale de la CEDEAO.

Le processus de libéralisation se poursuit dans le cadre de la négociation des APE avec l’UE. Il est en effet prévu l’adoption d’un TEC pour les quatre régions de négociation, qui, dans la plupart des cas, fera baisser les tarifs douaniers sur les produits agricoles (voir fiche 8).

Un impact fort sur les habitudes alimentaires

Les importations ont un impact direct sur les habitudes alimentaires qu’elles modifient. Les produits locaux sont remplacés par des produits importés. Ce phénomène est très visible en milieu urbain mais on l’observe de façon croissante en milieu rural. L’agriculture vivrière, qui aurait pu profiter de l’augmentation des besoins liée à la forte croissance démographique en Afrique subsaharienne, est freinée en particulier par la libéralisation des marchés qui permet aux produits importés de s’implanter à bas prix sur les marchés locaux.

Or, derrière les modes consommation, existent des modes de production spécifiques qui reposent sur des exploitations familiales, des traditions, des valeurs, etc. Un produit qui est remplacé, c’est également un produit qui ne trouve plus d’acquéreur sur le marché, n’a plus de perspective commerciale et est condamné à disparaître ainsi que son dispositif de production.

Farine de blé et céréales ouest-africaines

Les pays de l’UEMOA importent de grandes quantités de blé. Le pain et les pâtes alimentaires intègrent les menus quotidiens. Les boulangeries sont partout, même en milieu rural. En parallèle, les producteurs de maïs, de mil, de sorgho ne parviennent pas à vendre leurs céréales à un prix rémunérateur.
Au Sénégal, les tentatives de substitution d’une partie de la farine de blé par celle de mil, de maïs ou de niébé sont bien acceptées par les populations mais se heurtent au faible intérêt des minotiers et des boulangers, qui invoquent les difficultés d’approvisionnement, les coûts des matières premières locales, les procédés et l‘attachement des consommateurs pour le pain de blé. L’État est quant à lui partagé entre sa volonté de protéger les filières, de préserver ses ressources issues des taxes à l’importation, d’insérer le pays dans la libéralisation et de maintenir le pouvoir d’achat des consommateurs urbains.

Lait sahélien et poudre de lait importée
Dans les pays du Sahel, alors que les éleveurs traditionnels représentent 10 % de la population, une grande part des produits laitiers consommés en ville vient de l’extérieur, principalement d’Europe. Par exemple, presque tous les yaourts fabriqués à Ouagadougou (Burkina Faso) le sont à partir de poudre de lait importée. En effet, un litre de lait reconstitué à partir de poudre de lait importée revient à 200 FCFA en 2006, alors qu’une laiterie va payer environ 300 FCFA le litre de lait produit localement au Burkina.

La poudre de lait importée de l’UE bénéficie de subventions, ce qui réduit le prix à l’exportation de 30 à 40 %. De plus, les faibles droits de douane favorisent aussi l’utilisation de poudre importée de pays émergents, non subventionnée mais aux coûts de production faibles. À l’inverse, la production de lait local se heurte à des problèmes de qualité, de conservation et de conditionnement, de faible productivité des races locales, de difficultés d’accès à l’eau et à l’alimentation ; d’où la différence de compétitivité avec le lait importé.



Riz burkinabè et riz asiatique
Le Burkina Faso, comme bien d’autres pays africains, importe de grandes quantités de riz à des prix très bas. Les importateurs de riz profitent notamment de la chute du dollar (près de 40 % en deux ans), alors que la taxe à l’importation, définie en l’an 2000 par le TEC, n’a pas varié et que son niveau est faible : 10 % au Burkina.

Les producteurs de riz s’appauvrissent et beaucoup abandonnent les rizières, d’autres se tournant vers les cultures maraîchères.

Poulet local et poulet congelé
L’Afrique subsaharienne absorbe environ 20 % des exportations de volailles de l’UE. Ce sont surtout des morceaux de volaille qui ont peu de valeur qui sont exportés à bas prix. Plus de 60 % des exportations de volailles sont des découpes de dinde et de poulet désossées congelées (cuisses, pilons, ailes, pattes, etc.), peu consommées par les ménages européens qui préfèrent les filets. Le Brésil, lui, exporte des poulets entiers très bon marché grâce aux économies d’échelle. Les importations minent un secteur en croissance dans les centres (sub) urbains africains.

Au Cameroun, entre 1996 et 2003, les importations de poulets ou de morceaux de poulets congelés progressent de plus 2000 %. Par ailleurs, la corruption, les fausses déclarations, contribuent à faire entrer deux, voire trois fois plus que la quantité autorisée de poulets, incitée en cela par la forte demande des consommateurs disposant d’un faible pouvoir d’achat et en quête des produits les moins chers. Enfin, les ménages cherchent des produits faciles à préparer et les poulets importés sont plumés, découpés et prêts pour la cuisson.

Dans les deux Congo, d’énormes quantités de volailles « réformées » (poules pondeuses en fin de cycle transformées en poulets de chair) sont importées, surtout de Hollande. Les « Embebé ya Ndoula », qui signifient « cadavres de Ndoula » du nom d’un ancien ministre de Mobutu favorable à ces importations, sont vendues congelées à 2 000 FCFA le kilo, contre 2 500 à 3 000 FCFA pour une poule bateké (poule locale) nourrie aux grains et de meilleure qualité. Les ménages à revenus modestes préfèrent acheter les poules congelées de mauvaise qualité plutôt que les poulets locaux.

Outre les incidences économiques, les importations de produits congelés posent aussi des risques sanitaires dans des pays ne disposant pas d’infrastructures de stockage et de distribution adaptées. La prévention de ces risques est du ressort de l’État, des importateurs africains mais aussi des exportateurs, bien qu’aucune instance ne semble s’en responsabiliser.

Huile de palme africaine et huile asiatique
Dans les années 1990, l'arrivée sur le marché de l'huile de palme asiatique bouleverse l’économie des oléagineux en Afrique. Le continent, exportateur d'huile il y a encore 30 ans, importe aujourd'hui massivement pour satisfaire une demande en hausse, du fait de l'accroissement de sa population, surtout urbaine. Ce sont aujourd’hui des pays asiatiques qui approvisionnent le marché européen. En 2004, les deux premiers fournisseurs, l’Indonésie et la Malaisie représentaient près de 90 % du total. Ces derniers arrivent même à écouler de grandes quantités d’huile de palme sur le marché africain. La plupart des pays africains producteurs d’huile de palme ne sont plus exportateurs et la libéralisation commerciale tend à accentuer cette tendance. Les négociations à l’OMC ont provoqué la diminution des droits de douane qui s’appliquent à des pays comme l’Indonésie et la Malaisie. Ainsi le prix de leurs exportations diminue tandis que celui des pays africains demeure stable, les droits de douane étant déjà nuls dans le cadre des conventions de Lomé avec l’UE.


Vente de pains à Monrovia (Liberia)

Vente de pains à Monrovia (Liberia)
© Bénédicte Hermelin (Gret)

 

Ce qu’il faut retenir
  • L’accès des pays africains aux marchés des pays développés ne s’est pas sensiblement amélioré avec la mise en œuvre de l’Accord sur l’agriculture (AsA), du fait de la persistance des soutiens agricoles et des protections pratiqués par ces derniers. La pratique de l’escalade tarifaire qui restreint l’exportation des produits transformés et le manque d’efficacité des contingents sont également des facteurs limitant.
  • La pratique du dumping par les pays développés persiste. Les pays en développement, qui ne peuvent dans ces conditions être suffisamment compétitifs, perdent des opportunités d’exportations au Nord comme au Sud mais aussi des parts de marchés sur leur propre territoire.
  • 80 % des exportations agricoles africaines (produits primaires) souffrent de la baisse continue du prix des matières premières.
  • Les réductions tarifaires effectuées dans les pays développés favorisent essentiellement les grands pays agro-exportateurs parmi les PED, dont ne font majoritairement pas partie les pays africains. Ainsi, le Brésil ou la Thaïlande, voient leur part de marché mondial s’améliorer de manière significative, du fait notamment de leur potentiel agricole mais aussi de l’existence de politiques agricoles structurées et efficaces.
  • Les difficultés de l’Afrique à défendre sa position sur le marché mondial provient de son incapacité à surmonter les contraintes de l’AsA, à moderniser son secteur agricole et à renforcer ses politiques agricoles.
  • Du point de vue des importations, la mise en œuvre des Accords de l’OMC pousse les pays africains à ouvrir leurs frontières aux importations de produits alimentaires, dans la continuité des Programmes d’ajustement structurel.
  • Ces importations ont un impact direct sur les habitudes alimentaires, qu’elles modifient, et les produits locaux sont remplacés par des produits importés. De ce fait, l’agriculture vivrière ne bénéficie pas de l’augmentation des besoins liée à la forte croissance démographique africaine.
Sources