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Publié le 25/06/2014

L’Agriculture intelligente face au climat : solution innovante ou concept politique?

Le 23 septembre prochain, Ban Ki Moon invite « les chefs d’Etat et de gouvernement, avec les maires et les représentants du secteur des affaires, de la finance et de la société civile » à participer un sommet exceptionnel sur le Climat à New York. Un an avant la Conférence des parties sur le changement climatique à Paris (Cop 21), le secrétaire général des Nations unies veut mobiliser les gouvernements qui « ont promis un nouvel accord sur le climat l’an prochain à Paris ». En pleine année internationale de l’agriculture familiale, une alliance devrait être créée lors du sommet sur « l’agriculture intelligente face au climat », supposée répondre à la fois aux enjeux de climat, de sécurité alimentaire et de pauvreté. Quel est ce concept émergent ? Pourquoi encore une nouvelle alliance en marge du système des Nations unies ? Qu’en pensent les ONG ? Le Gret fait le point sur cette actualité.

 L’impact du changement climatique sur l’agriculture : l’exemple de la Tanzanie

Dans les pays du Sud, les changements climatiques sont une véritable trappe à pauvreté. Les impacts sur l’agriculture, en particulier sur les agricultures familiales dont le rôle est clé pour assurer la sécurité alimentaire, ne sont plus à démontrer. Sécheresse, montée du niveau de la mer, salinisation des terres, catastrophes naturelles, etc., ce sont les agriculteurs les plus pauvres et vulnérables qui en subissent de plein fouet les conséquences sur leur production et leur économie. Pour lutter contre cette trappe à pauvreté, les ONG défendent deux approches concomitantes : l’atténuation (baisse des émissions de gaz à effet de serre pour diminuer les changements climatiques) et l’adaptation (renforcement des capacités des populations à faire face à ces changements : pratiques, anticipation, sécurisation, réactions, etc.). ONG de développement qui travaille du terrain aux politiques pour trouver des solutions innovantes en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités, le Gret se saisit de cette problématique depuis plusieurs années, avec des dimensions « adaptation » dans le cadre de ses projets de développement.

Par exemple, en Tanzanie, le Gret vient de terminer un projet, mené avec l’Université d’Agriculture de Sokoine (SUA), d’adaptation au changement climatique dans les montagnes d’Uluguru de la région de Morogoro. La Tanzanie est l’un des pays les plus menacés par le changement climatique, avec une économie largement dépendante de l’agriculture (45 % du GDP) qui fournit ses moyens de subsistance à 82 % de la population. Les effets du changement climatique menacent directement les populations les plus vulnérables, en particulier celles vivant dans les zones de montagne dont les moyens de subsistance reposent essentiellement sur l’agriculture et les ressources naturelles. Les effets du changement climatique se font déjà ressentir dans les montagnes d’Uluguru, aggravant la dégradation des ressources naturelles et entraînant d’importants impacts négatifs (eau, forêt, migration, etc.) sur toutes les populations vivant à l’aval, y compris les deux millions de personnes habitant Dar es Salam, la capitale économique du pays. Des études menées par SUA ont mis en évidence que les pratiques d’intensification agricole actuelles entraînaient la dégradation et l’érosion des sols, et que la gestion des ressources naturelles était non durable à cause d’une mauvaise gouvernance et d’une faible mise en œuvre des politiques de décentralisation. Le Gret et SUA ont mis en place un projet pour disséminer de nouvelles pratiques agricoles à 1 500 agriculteurs de sept villages pilotes, maximisant l’irrigation et prévenant l’érosion des sols (réhabilitation de canaux d’irrigation, construction de terrasses, introduction de la pratique du contour stripping avec des plantes telles que l’ananas), et testant de nouvelles activités génératrices de revenu (apiculture, pisciculture, pépinières). Le Gret et SUA ont appuyé la mise en place de modes d’organisation collective pour la gestion des ressources naturelles, en particulier la préservation des forêts et la gestion de l’eau d’irrigation à l’échelle des canaux et des rivières. Une deuxième phase du projet est envisagée pour les quatre prochaines années, impliquant des pouvoirs publics locaux et régionaux, et permettant aux actions les plus prometteuses en termes de gestion des ressources naturelles de changer d’échelle.

Qu’est-ce que l’agriculture intelligente face au climat (AIC) ?

Du terrain aux politiques, le sujet mobilise. En novembre 2010, la Conférence mondiale sur l’Agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique à la Hague a été le premier rendez-vous international évoquant les interactions entre ces trois problématiques clés du développement, à l’initiative de l’Ethiopie, du Mexique, de la Nouvelle Zélande, de la Norvège et du Vietnam, avec la FAO et la Banque mondiale. C’est là qu’est né le concept de Climate Smart Agriculture (CSA) ou Agriculture intelligente face au climat (AIC). Ce concept définit « une agriculture qui augmente durablement la production et la résilience (adaptation), réduit ou élimine les gaz à effet de serre (atténuation), améliore la sécurité alimentaire nationale et contribue à la réalisation des objectifs de développement ». Le Gret et les ONG abordent ce concept avec prudence. En février 2014, plusieurs ONG françaises demandaient aux ministères français des Affaires étrangères et de l’Agriculture, dans un contexte d’année internationale de l’agriculture familiale, de « soutenir l’agriculture familiale paysanne comme un secteur prioritaire pour la recherche et les financements en matière d’atténuation et d’adaptation au changement climatique lors des futures Conférences sur le climat au Pérou en 2014 et en France en 2015, plutôt qu’une Climate Smart Agriculture vantée par la FAO mais dont les contours flous laissent la porte ouverte à des modèles d’agriculture polluants et excluants ».

Entre autres, le concept d’Agriculture intelligente face au climat (AIC) permettrait l’usage de pesticides, intrants chimiques, OGM, etc., restreint l’impact sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle à la production agricole, et fait l’impasse sur l’agroécologie. En tout cas, l’AIC ne répond pas à la conception de l’agriculture promue par le Gret et les ONG, et défendue par la France (Loi d’orientation pour la politique française de développement, Cadre d’intervention sectoriel sur a sécurité alimentaire de l’AFD, etc.). Le Gret défend le développement des filières agroalimentaires, sur la base d’un certain nombre de principes éludés dans le concept d’AIC, notamment une production agricole et un élevage diversifiés, avec une amélioration de la productivité du travail et des sols, et des approches agro-écologiques ; mais aussi la sécurisation foncière des petits producteurs, une gestion durable des ressources naturelles et un rôle central des petites entreprises. Voir la position du Gret sur l’AIAF

L’Alliance mondiale : une fausse bonne idée ?

Si les ONG ne sont pas convaincues, l’AIC intéresse la communauté internationale. Lors du sommet sur le Climat du 23 septembre 2014 à New York, une Alliance mondiale pour l’AIC (Acsa) devrait être créée pour mobiliser des financements publics et privés et créer un environnement politique favorable à l’AIC. En juin 2014, alors que ce projet d’Alliance revient régulièrement à l’agenda avec la programmation de conférences de préparation, le Gret, ACF, AVSF, le Crid, Oxfam France, le Secours catholique, le CCFD et les Amis de la Terre ont interpellé le Gouvernement français sur les faiblesses de ce projet d’alliance. L’Acsa serait créée en dehors des instances onusiennes, en parallèle des négociations qui se déroulent dans le cadre des Nations unies, seul cadre permettant de garantir la voix des pays pauvres. Elle reste floue sur ses modalités de gouvernance, ses objectifs, et la participation de la société civile et des organisations paysannes, mais place au cœur de sa stratégie les acteurs et investissements privés sans faire référence aux cadres internationaux existants pour les réguler. L’Acsa ne propose pas de réflexion structurelle sur les modèles de production sobres en carbone et jouant un rôle clef dans la sécurité alimentaire, mais semble cautionner un modèle agricole basé sur l’intensification, les cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux et l’utilisation de biotechnologies, et éluder la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Compte tenu de ces réserves, les ONG ont demandé à l’Etat français de ne pas s’engager dans cette Alliance en l’état et de s’assurer que le lancement de l’Acsa ne se fasse pas aux dépens des négociations en cours dans les instances des Nations unies, d’autant que la France accueillera la Conférence des parties pour le changement climatique (Cop 21) en 2015.

Du 18 au 20 juin 2014, le Gret, présent au Vietnam depuis 1989, a participé à Hanoï à la réunion consultative régionale pour l’Asie sur le projet d’Acsa. Organisé par le Vietnam, l’Afrique du Sud et les Pays-Bas, cette réunion a rassemblé une centaine de participants issus d’institutions régionales et internationales, bailleurs bilatéraux et représentants de la recherche, de la société civile et des organisations paysannes, pour préparer le lancement de l’Alliance en septembre. L’ensemble des acteurs qui sont intervenus, qu’ils soient étatiques ou issus de la recherche ou de la société civile, a exprimé son soutien sur le projet d’Acsa. Toutefois, deux questions sont restées sans réponse : l’intérêt pour le petit agriculteur et la différence entre la vision du secteur privé et celle de l’Alliance. Le Gret a participé à un atelier sur l’« environnement favorable à l’AIC », qui a conclu à une définition de l’AIC trop floue et un manque de visibilité sur la mise en œuvre de l’Acsa pour l’ensemble des parties prenantes, ne permettant pas de formuler des attentes claires. Dans chaque pays, il existe déjà des programmes concernés (Low Carbon, agriculture durable, etc.) et la valeur ajoutée de l’Acsa vis-à-vis de ces programmes ou initiatives existantes n’a pas été identifiée, ni les moyens pour les coordonner. Les acteurs se sont accordés sur le besoin de clarifier les objectifs de l’Acsa et notamment, pour ce faire, créer un point focal dans chaque pays, faire un recensement des pratiques, développer un plan de communication sur le concept, améliorer la connaissance du CSA pour favoriser le partage d’information et avoir une AIC inclusive. Les questions d’organisation, de gestion et de gouvernance n’ont pas été discutées. La représentante de Ban Ki Moon présente a réitéré l’intérêt du secrétaire général de l’ONU pour l’initiative et annoncé que le 23 septembre 2014, huit sujets seraient soumis au débat des différents acteurs y compris la société civile (changement climatique, agriculture, énergie renouvelable, pollution, etc.) mais sans faire de l’AIC un sujet officiel de débat. Prochaine étape : le sommet préparatoire de la Haye les 8 et 10 juillet 2014.