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Publié le 27/02/2015

L’agroforesterie au secours du « poumon de l’Afrique »

Avec plus de 60 % des forêts du Bassin du Congo, la République démocratique du Congo (RDC) se présente comme le « poumon » de l’Afrique. Mais au-delà des forêts denses humides, le pays comprend aussi d’importantes forêts claires menacées par l’étalement urbain et la sécheresse. Un défi à la fois pour le climat, alors que 10 à 12 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde sont liées à la déforestation, et pour les populations qui vivent des ressources forestières. Le Gret développe au Katanga un projet d’agroforesterie travaillant à la préservation des ressources naturelles avec les populations qui dépendent de la forêt.

La protection de la forêt : un enjeu de développement

Dans le Sud-Est de la RDC, plus d’un tiers du couvert forestier est composé de forêts claires, ou savanes arborées, caractéristiques d’Afrique australe que l’on appelle miombo. Comme dans le reste du pays, les populations, rurales comme urbaines, dépendent largement des ressources forestières pour vivre et se nourrir. Le renouvellement de la fertilité des sols dépend d’un système de cultures vivrières sur brûlis suivies de jachères longues, et les besoins énergétiques des ménages sont satisfaits par la collecte de bois de feu ou l’utilisation en ville de charbon de bois. Faute d’investissements publics dans la production d’énergies alternatives à grande échelle, cette dépendance au bois concerne aussi des activités économiques comme la production de briques et la restauration collective. Dans le Haut-Katanga, au sud de la Province, la saison sèche dure sept mois environ et tend à s’allonger avec le changement climatique. Si l’industrie minière n’est plus guère consommatrice de bois de mines, l’exploitation informelle qui s’est développée ces dernières décennies constitue également une menace. L’accroissement démographique de la ville de Lubumbashi, alimenté par les populations venues du Kasaï et du Kivu, et l’absence d’aménagement du territoire favorisant l’étalement urbain, condamnent le miombo à une dégradation rapide autour de la ville.

En RDC, 90 % de la production agricole est assurée par des ménages ruraux dans des systèmes très faiblement productifs faute d’encadrement approprié. La filière du bois-énergie couvre 90 % des besoins des ménages tout en constituant un secteur d’activité majeur en termes d’emplois. Dans ce contexte, l’agroforesterie apparaît comme une solution pour mettre en valeur par l’agriculture des zones moins fertiles comme les savanes, tout en offrant une alternative au défrichement de forêts naturelles riches en biodiversité comme en carbone, sans pour autant condamner la filière du bois-énergie. La stratégie nationale pour la réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts (Redd+) adoptée en décembre 2012 entend concilier sécurité alimentaire et lutte contre la déforestation. Cela passe par le développement d’îlots agroforestiers, associant cultures vivrières et essences à croissance rapide (acacia) fertilisant le sol pendant la période de jachère, dans le bassin d’approvisionnement des principaux centres urbains de la RDC.

Un périmètre agroforestier communautaire

Dans les années 1990, l’Union européenne confiait à la Fondation Hans Seidel la gestion d’une plantation industrielle de 8 000 hectares, à Mampu, à moins de 100 km de Kinshasa. Celle-ci a divisé le massif forestier en plus de 300 lots de 25 hectares sur lesquels ont été installés des ménages, souvent urbains. C’est de cette expérience et des enseignements qui en ont été tirés durant plus de 20 ans qu’est né le projet Afodek (Agroforêts pour le développement du Territoire de Kipushi). A 15 km à l’Ouest de Lubumbashi, ce projet mené depuis 2012 par le Gret avec Nature+ et le Centre promotionnel du paysannat (CPP), vise en cinq ans à aménager un périmètre de 2 000 hectares, accompagner l’installation de 150 exploitants et engager la conversion de savanes arborées dégradées en un massif agroforestier cultivé et productif du type de Mampu, qui couvrira 1 500 ha en 2022. La création de ce périmètre permettra de produire durablement du charbon de bois pour la ville de Lubumbashi ainsi que des cultures vivrières génératrices de revenus en sédentarisant l’activité agricole des familles sur des terres aujourd’hui peu productives car fortement dégradées par les activités humaines (charbon, cultures sur brûlis). Les 150 familles d’exploitants issues des villages environnants s’installeront chacune sur 12 hectares. Ces lots seront progressivement plantés en arbres à croissance rapide, Acacia auriculiformis principalement, à raison d’un hectare par an durant 10 ans. Lors de la plantation, des cultures vivrières (maïs, manioc, arachide) sont associées. Les arbres seront coupés à 10 ans afin de produire du charbon de bois, et un feu contrôlé permettra la pousse d’une nouvelle génération d’acacia.

Deux ans après le démarrage du projet, plus de 120 hectares d’acacia ont déjà été plantés par une centaine de familles. Les exploitants sont accompagnés pour faire émerger des structures sociales et des mécanismes de gestion du périmètre, et délivrer ou encadrer les services nécessaires aux exploitants agroforestiers (gestion des forages, entretien des pistes, approvisionnement en intrants et commercialisation de la production). Un centre de formation est en cours de construction pour favoriser la diffusion des techniques agroforestières à l’échelle provinciale. Les réalités du terrain ont conduit à adapter l’itinéraire technique de Mampu, notamment en matière de sélection des cultures ainsi que de recours à la mécanisation et aux intrants. Pour sécuriser l’investissement qui revient aux exploitants, le CPP se mobilise pour l’obtention de titres fonciers qui seront transférés à la future structure de gestion du périmètre, représentative des exploitants, tout en évitant une cession individuelle des titres, qui serait une source de fragilisation du périmètre. Ce chantier se heurte toutefois aux difficultés du foncier en RDC : limites administratives imprécises, chevauchement de compétences, dualisme juridique entre droit positif et coutumier, absence d’aménagement du territoire.

Une technique d’écoconstruction à valoriser

La réussite du projet suppose la sédentarisation des exploitants agricoles près des plantations pour la lutte contre les feux, et donc la construction d’habitations que le Gret veut écologiques. Les exploitants seront réunis autour d’un forage sur 11 sites qui comptent chacun jusqu’à 15 habitations, et chaque famille disposera d’un lot agroforestier de 12 hectares. Le Gret promeut une technique innovante d’écoconstruction limitant l’empreinte écologique du projet et adaptée au contexte rural car permettant aux populations de contribuer à la réalisation de leur future habitation. La technique traditionnelle de la brique cuite initialement envisagée est en effet fortement consommatrice de bois et peu satisfaisante du point de vue de la durabilité du bâti. Grâce à un partenariat technique avec l’association CRATerre et Caritas Lubumbashi, cinq familles ont été accompagnées en 2014 dans la construction de maisons à partir de blocs de terre moulés (BTM, briques adobes sans cuisson) recouvertes d’un enduit en ciment et en terre. Ces maisons comprennent aussi un chaînage en béton armé, un plus dans une zone sismique comme le Katanga. Cette technique de construction utilise 30 % de ciment en moins que des maisons équivalentes en briques cuites et elle est reproductible à moindre coût par les familles rurales.

Le chantier de démonstration ouvre la voie à la réalisation d’au moins 110 maisons pour lesquelles des financements complémentaires seront nécessaires, afin de couvrir le surcoût de cette technique dont les bénéfices sociaux et environnementaux (durabilité du bâti et empreinte écologique limitée) sont importants.

La question du carbone

Depuis les années 1990, les expérimentations menées dans la région ont ouvert la voie à la valorisation du carbone stocké dans les plantations. Dans le cadre du projet Afodek, le Gret étudie les conditions d’une telle valorisation, mais aussi l’intégration de l’agroforesterie dans des projets Redd+ (mécanisme international visant à réduire des émissions liées à la destruction et à la dégradation des forêts). Sur la base d’une estimation du carbone stocké sur le site avant sa mise en valeur agroforestière, réalisée par Nature+, le Gret assurera le suivi du carbone séquestré et testera une méthodologie de génération de crédits carbone. Cela permettra de jeter les bases d’une possible valorisation de crédits carbone par le futur porteur ou gestionnaire du projet, contribuant à la réflexion provinciale et nationale sur la valorisation du carbone. Le Gret réalise en 2015, pour le ministère congolais de l’Environnement, une étude sur le partage des bénéfices Redd+ à l’échelle d’un programme de réductions d’émissions dans la future province du Maï-Ndombe, à partir desquels faire valider des principes nationaux.

L’expérimentation sur ce projet viendra alimenter la réflexion du Gret sur le mécanisme Redd+ (voir la note d’analyse Gret-Cirad-Amis de la Terre en fin d’article). Si de nombreux projets « labellisés » (400 dans le monde) visent à générer des crédits carbone, Redd+ reste à construire en tant que mécanisme international récompensant des politiques nationales efficaces de lutte contre la déforestation. Pour le Gret, les projets labellisés Redd+ doivent être considérés comme des outils d’expérimentation de dispositifs incitatifs pour alimenter les politiques nationales, plus que comme des producteurs de crédits carbone. Si la référence au carbone comme grammaire commune a du sens dans les négociations internationales, il importe de découpler le montant des financements reçus par les pays de la mesure de performance basée sur des tonnes de carbone, qui est forcément réductrice et invérifiable du fait de l’arbitraire des scénarios de référence. L’estimation de la déforestation évitée est l’un des critères à utiliser, mais pas le seul. La cohérence et la crédibilité des politiques effectivement mises en œuvre par les pays constituent des critères tout aussi, sinon plus importants.

Redd+ est le vecteur de l’inclusion des forêts tropicales, absentes du Protocole de Kyoto, dans le futur régime climatique qui devrait se dessiner à Paris lors de la Conférence climat 2015 (Cop 21). Les facteurs de déforestation étant très largement extérieurs au secteur forestier (agriculture principalement), les forêts seraient englobées dans ce nouveau régime dans le secteur plus large de l’utilisation des terres. Avec Coordination SUD, le Gret s’attachera à rappeler aux négociateurs qu’au delà de l’étalon de la performance carbone, il ne faut pas oublier les populations dépendantes des forêts et la biodiversité qu’elles abrite. Promouvoir l’adaptation aux changements climatique reste la priorité.

Plus d’information sur le projet Afodek

Plus d’information sur Redd+