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Publié le 23/09/2015

Projet Typha en Mauritanie : le Gret remporte le Prix Convergences international

La recherche-action, l’innovation, le partenariat multi-acteurs, la conciliation d’objectifs climat et développement local : voici en quatre idées ce qui définit le projet Typha, récompensé par le Prix Convergences international le 9 septembre 2015. Ce prix récompense les meilleurs projets à fort impact social ou environnemental portés par une entité solidaire en partenariat avec des acteurs publics et/ou privés et présentant un fort degré d’innovation. Zoom sur ce projet porté depuis 2011 par le Gret en partenariat avec deux organisations mauritaniennes : l’Iset de Rosso et le Parc national du Diawling.

Transformer une contrainte environnementale en énergie verte

La prolifération du roseau Typha australis sur le fleuve Sénégal a commencé à la création du barrage anti-sel de Diama en 1986. Ce barrage, construit à une trentaine de kilomètres de l’embouchure du fleuve, a été conçu pour empêcher l’eau salée de l’océan Atlantique de remonter dans le fleuve à chaque marée. La construction de ce barrage a favorisé le développement de l’agriculture sur les berges du fleuve, mais elle a aussi créé les conditions pour que le typha prolifère. Aujourd’hui, le typha remonte le fleuve sur près de 130 kilomètres, bouchant les canaux d’irrigation, réduisant les accès au fleuve pour les éleveurs et les pêcheurs, colonisant un écosystème fragile, haut lieu de reproduction pour de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs venus d’Europe et d’Asie. 25 000 hectares sont envahis sur la rive mauritanienne, environ autant sur la rive sénégalaise, ce qui impacte très fortement les populations locales qui vivent principalement de l’agriculture, de la pêche et de l’élevage.

charbon_typhaLe projet Typha est né d’une idée : la lutte contre la prolifération du typha étant inefficace, pourquoi ne pas essayer de valoriser cette plante pour la rendre utile ? L’Institut supérieur d’enseignement technique (Iset) de Rosso a développé en laboratoire une innovation technique permettant de produire du charbon de cuisine à partir du typha. Dans un contexte sahélien où 90 % des ménages mauritaniens cuisinent au charbon de bois, augmentant les pressions sur les forêts, développer un combustible alternatif à partir de typha répond à un double enjeu de lutte contre la déforestation et de valorisation d’une espèce invasive. En 2011, l’Iset de Rosso, le Gret et le Parc national du Diawling (PND), chargé de la conservation de l’écosystème de l’embouchure du fleuve côté mauritanien, ont lancé le projet Typha qui avait pour objectif de tester sur le terrain l’innovation produite en laboratoire par l’Iset de Rosso.

Le projet a permis de stabiliser le « produit » charbon de typha en développant à la fois un charbon adapté aux besoins des consommateurs, capable de concurrencer le charbon de bois, et un processus de production efficace pour transformer la plante en combustible. Après quatre années de travail, les résultats du projet répondent à un triple enjeu environnemental, technique et économique :

  • Au niveau environnemental, la consommation de charbon de typha à la place du charbon de bois soulage à la fois le milieu aquatique et la pression exercée sur les forêts. Pour chaque tonne de charbon de typha produite, c’est sept tonnes de bois qui n’ont pas besoin d’être coupées ! L’impact en termes d’émission de gaz à effet de serre est également très important puisque le typha est une plante à croissance rapide. Le CO² dégagé par la combustion du charbon de typha est capté par la plante qui repousse en quelques mois, là où un arbre va mettre plusieurs années voire une dizaine d’années avant de stocker autant de CO2 que ce qu’il émet lors de sa combustion.
  • Au niveau technique, le projet permet aux populations d’être acteurs de leur développement. Le projet a développé localement des solutions de carbonisation et de production du charbon adaptées au contexte sociotechnique mauritanien. Deux filières de production ont émergé : une approche artisanale villageoise et une approche industrielle. Dans l’approche villageoise, des équipements sont mis à disposition de coopératives de femmes du village ou de micro-entrepreneurs pour produire de manière artisanale du charbon de typha. Ils produisent pour l’autoconsommation dans le village pour le marché local.
  • Au niveau économique, la valorisation du Typha australis en charbon crée de nouvelles activités économiques rurales et renforce l’autonomie des femmes dans les villages : près de 500 femmes sont mobilisées dans le processus de production sur les huit villages d’intervention. Par ailleurs l’unité industrielle pilote installée à l’Iset de Rosso mobilise cinq employés pour une production moyenne de 5 tonnes par mois. A terme, plusieurs dizaines d’emplois pourront être créés en multipliant les lignes de production de charbon.

Des grands concepts discutés à l’international testés sur le terrain

Le projet Typha apporte une preuve de l’efficacité de l’aide publique au développement mobilisée sous forme de subvention pour soutenir la recherche de solutions innovantes pour la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Il démontre la pertinence sur le terrain de mettre en œuvre des grands concepts à l’ordre du jour des rencontres internationales de 2015 : la coalition d’acteurs publics, privés, de différentes natures, la conciliation d’objectifs climat et développement, l’innovation à l’échelle du territoire avec une énergie verte produite localement.

  • Une coalition d’acteurs : Le partenariat entre les trois structures a été un des facteurs de la réussite du projet. L’Iset a mobilisé ses meilleurs ingénieurs pour piloter l’aile technique du projet, notamment sur l’aspect de la recherche scientifique. Le PND a mené les activités pour les villages situés dans ou à proximité du Parc, et il a mis à disposition des compétences en biologie et en cartographie qui ont permis de mieux comprendre l’ampleur de l’envahissement du typha et l’impact de la plante sur l’environnement. Le Gret a piloté l’aspect organisationnel et socio-économique. Présent en Mauritanie depuis 1991, son expertise est reconnue dans le secteur de l’énergie sur la base d’autres projets d’électrification rurale, notamment par l’intermédiaire de plates-formes solaires multifonctionnelles. Ces trois acteurs ont allié leurs compétences pour développer une innovation qui n’aurait pas pu émerger en dehors de ce partenariat. En mobilisant des savoir-faire adaptés au contexte local mauritanien et des ressources financières publiques dédiées, l’Iset, le PND et le Gret ont pu développer un charbon de qualité capable de concurrencer le charbon de bois.
  •  Un projet de développement local qui prend en compte la question du climat : La valorisation du typha en charbon répond à divers enjeux liés au changement climatique, notamment en termes d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre. La déforestation est responsable de 10 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Le charbon de typha offre une alternative à la déforestation, sa production et sa consommation ont un bilan carbone neutre, et le CO² émis par sa carbonisation est recapté par le typha à la croissance très rapide, par opposition au charbon de bois qui émet des gaz non réassimilés par l’environnement. Ce projet démontre que le développement économique et la lutte contre le changement climatique ne sont pas des objectifs contradictoires. Les pays en développement n’ont pas à choisir entre l’un ou l’autre.
  • L’aide publique au développement et les ONG sont aussi porteuses d’innovation !
    Le prix attribué par Convergences encourage aussi la prise de risques nécessaire à l’émergence de toute innovation. Le projet Typha est avant tout un projet de recherche-action qui s’est construit autour d’une démarche itérative de développement de prototypes, de tests, de diagnostics et de retours en arrière. Cette démarche, fruit du partenariat entre trois organismes aux compétences complémentaires, n’a pu se concrétiser que grâce au financement apporté par l’aide au développement. L’Union européenne et l’Etat mauritanien, à travers l’Agence de promotion de l’accès universel aux services (Apaus), ont soutenu financièrement le projet pendant quatre ans, donnant aux équipes les moyens de développer cette innovation. Ces subventions publiques, du Nord et du Sud, sont nécessaires pour faire émerger des innovations dont le modèle économique pourra ensuite se stabiliser afin d’en garantir la pérennité.

La fin d’un stade pilote, le début d’une aventure

Le stade pilote depuis quatre ans a montré ses premiers résultats. Les unités artisanales de production ont relevé le défi technologique et organisationnel. Les coopératives de femmes et les petits opérateurs privés sont maintenant autonomes et vendent ou autoconsomment du charbon de typha localement. Des espaces laissés libres par le typha commencent à se multiplier et une véritable stratégie de gestion de la ressource a été amorcée. L’unité de production industrielle, quant à elle, est aujourd’hui maîtrisée. La production mensuelle de charbon est stable et permet une commercialisation dans la ville de Rosso.

Le défi consiste maintenant à transférer la technologie à des entrepreneurs mauritaniens, pour lancer une production et une commercialisation à plus grande échelle. Le Gret, avec l’Iset et le PND, travaille à la construction d’une deuxième phase qui permettrait de développer plusieurs lignes de production par des entrepreneurs locaux, afin de commercialiser le charbon de typha sur les marchés de Rosso et de Nouakchott, la capitale. Avec une consommation annuelle d’au moins 50 000 tonnes de charbon en Mauritanie, une vraie filière de production de charbon de typha peut émerger. A condition que les bailleurs, les entrepreneurs, les pouvoirs publics et la société civile continuent à se mobiliser !

Lire le communiqué de presse
En savoir plus sur la position du Gret sur climat et développement pour la Cop 21