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Publié le 26/10/2015

Les Objectifs de développement durable : quels enjeux et quels défis ?

« Transformer les vies tout en respectant la planète d’ici 2030 » : c’est possible ? C’est en tout cas l’engagement qu’ont pris les 193 membres des Nations unies à New York les 26 et 27 septembre derniers. Prenant la relève des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), les 17 Objectifs de développement durable (ODD) ont été officiellement actés lors d’un sommet spécial des Nations unies sur le développement durable. Déclinés en 169 cibles, ils définissent les enjeux prioritaires pour les quinze prochaines années. Ainsi, d’ici 2030, le monde devrait « mettre fin aux fléaux immémoriaux de l’extrême pauvreté et de la faim plutôt que de contribuer à détériorer notre planète et à laisser d’intolérables inégalités créer du ressentiment et semer le désespoir ». Le Gret fait le point sur cet agenda ambitieux, qui suppose un engagement fort et des moyens associés.

2000-2015 : le bilan mitigé des OMD

Les OMD, auxquels les ODD font suite, avaient été décidés par les Nations unies en 2000, là aussi pour une durée de quinze ans. Le but était de mobiliser les gouvernements vers un développement durable qui passerait par huit grands objectifs : réduire la pauvreté, la faim et la mortalité infantile, améliorer l’accès à l’éducation primaire, l’égalité des sexes et la santé maternelle, lutter contre les grandes endémies, préserver l’environnement et mettre en place un partenariat pour le développement. Le bilan de ces OMD est plutôt mitigé. Certes, les résultats sont incontestables en matière de santé, éducation, alimentation et accès aux services essentiels. Entre 2000 et 2015, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est par exemple tombé de 1,9 milliard à 836 millions alors que la population mondiale passait de 5,3 à 7 milliards. Cependant, il faut plutôt y voir là la conséquence des grands progrès réalisés en Asie de l’Est, en particulier en Chine, qui compensent des avancées beaucoup plus timides en Afrique subsaharienne notamment. Par ailleurs, les objectifs dans les domaines du genre ou du climat n’ont pas été atteints et de grandes inégalités persistent partout dans le monde. Dans les régions les plus pauvres, le taux de mortalité maternelle est toujours quatorze fois plus élevé que dans les zones développées. Près d’un milliard de personnes défèque à l’air libre et 880 millions vivent dans des taudis.

Bien qu’ils aient présenté l’avantage de proposer des cibles quantifiées, permettant l’évaluation régulière des performances et ainsi la stimulation des gouvernements, les OMD n’abordaient le pas problème en profondeur. Ils mettaient davantage l’accent sur les symptômes que sur les causes et ne s’attachaient qu’aux résultats quantitatifs. En 2012, le Gret s’était déjà indigné de l’utilisation de chiffres controversés pour annoncer que les OMD relatifs à l’eau avaient été atteints. « Or, tous les moyens ne sont pas légitimes, analyse Pierre Jacquemot, président du Gret, et un gouvernement autoritaire qui privilégiera une partie de sa population par rapport aux autres sera peut-être en mesure de réduire la pauvreté de son pays de manière plus significative qu’un État qui tente de faire participer la population démocratiquement ». Par ailleurs, il leur a également été reproché de perpétuer le modèle paternaliste traditionnel des relations d’assistance entre les pays du Nord et ceux du Sud. Arrivés à échéance, les objectifs devaient donc être renouvelés cette année.

2015-2030 : un nouveau paysage mondial de la pauvreté et des inégalités, un nouvel agenda

Avant tout, il est important de prendre conscience que le contexte social, géopolitique et économique international a profondément changé en quinze ans. En 2000, le monde était marqué par deux clivages : Est/Ouest et Nord/Sud. Aujourd’hui, ce dernier n’est plus pertinent : il y a des nords au sud et des suds au nord. De nouveaux pays émergents occupent une place croissante dans l’économie mondiale et leurs investissements ont augmenté de façon exponentielle. Les questions de cohésion sociale sont au centre des enjeux. Gouverner ne peut plus être synonyme de dominer et il faut satisfaire les besoins sociaux pour prévenir les risques de conflits. Compte tenu de l’ampleur extraordinaire des inégalités dans le monde, une pauvreté généralisée cohabite avec une pression dangereuse sur la planète. Or, amener toute la population mondiale au-dessus du plancher social ne doit pas nécessairement forcer les limites planétaires. La pression sur l’environnement vient en réalité de la surconsommation des ressources naturelles par les 10 % les plus riches de la population mondiale, suivis par une classe moyenne en pleine croissance, qui cherche à reproduire des modes de vie non durables. Pourtant, les premiers impacts du dérèglement climatique se font déjà ressentir : événements météorologiques extrêmes plus fréquents, pénuries d’eau, dérégulation des rendements agricoles, augmentation de la pauvreté et des problèmes sanitaires…

Face à ce constat, le développement durable et inclusif, qui allie les problématiques environnementale, sociale et économique, semble être la seule issue. Après une négociation de trois ans réunissant 70 pays et une enquête sur plus de huit millions de participants, le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, a produit, fin 2014, un rapport dans lequel il a proposé six « éléments essentiels » des ODD universels : la dignité, l’humain, la prospérité, la planète, la justice et les partenariats. Les 17 objectifs adoptés dessinent chacun les composantes de base d’un nouveau développement universel. Ils peuvent être divisés en quatre groupes : cinq reprennent certaines grandes thématiques des OMD (la pauvreté, la faim, l’éducation et le genre), deux sont relatifs à l’eau, à l’assainissement et à l’énergie, huit sont liés à la gestion durable des territoires et les deux derniers à la gouvernance et aux institutions. Dans un communiqué de presse du 28 septembre, la Coalition Eau, dont le Gret est membre, se réjouissait d’ailleurs de la place que l’eau occupe dans les ODD.

Les ODD sont-ils réalisables : financement et risque de « l’effet catalogue »

Pour être réalisables, les ODD doivent toutefois être associés à des politiques pour les mettre en place, des financements pour les soutenir et des indicateurs pour en évaluer les résultats. Et un programme aussi chargé a nécessairement des besoins financiers proportionnels, estimés à 2 ou 3 trillions (milliers de milliards) de dollars. « Or, l’épargne publique et privée mondiale représente environ 20 trillions par an et le stock des actifs financiers dix fois plus, rappelle Pierre Jacquemot. Une réallocation d’une fraction de ces montants permettrait donc de couvrir une fraction des besoins estimés. Cependant, l’épargne ne s’oriente pas spontanément vers des projets de réduction de la pauvreté, d’accès aux soins ou d’atténuation du changement climatique, qui relèvent du temps long et dont le rendement privé est faible et incertain ». L’aide publique au développement (APD) n’atteint quant à elle qu’environ 140 milliard de dollars et n’augmentera que peu en raison des contraintes fortes qui pèseront sur les finances publiques des donateurs entrés en phase de croissance faible. Le financement national sera donc inévitablement prioritaire. Les instruments de marché et les investissements d’origine privée seront alors appelés à jouer un rôle grandissant. Le partenariat public‑privé (PPP) constitue aujourd’hui une solution déjà bien expérimentée dans l’orientation des flux vers le financement et l’exploitation des services publics et des fonds d’investissement s’engagent sur ce type de services. La Responsabilité sociétale des entreprises ouvre également certaines perspectives et est donc à promouvoir. Des mécanismes incitatifs sont en place, comme ceux pour favoriser les investissements socialement responsables. Enfin, les financements innovants offrent d’importants gisements. Ils recouvrent deux catégories distinctes : les sources innovantes de financement (comme les taxes de solidarité, les enchères carbone, les micro-dons, etc.) qui permettent de lever de nouvelles ressources pour le développement et les mécanismes innovants de financement qui permettent, par le biais de partenariats avec le secteur privé notamment, d’optimiser des ressources existantes en les redirigeant sur des investissements à impact positif sur le développement et/ou de les décupler par effet de levier. Comme on le voit, la distinction sources publiques/ sources privées qui constituait la référence de l’APD depuis cinquante ans va se révéler de moins en moins opérante. Ainsi, dans une note de Politiques et pratiques de développement de novembre 2014, le Gret formulait six recommandations pour redéfinir l’APD.

Par ailleurs, les cibles doivent être quantifiables afin de mesurer les résultats obtenus, ce qui suppose l’acquisition d’une nouvelle « connaissance statistique », partagée et uniformisée, demandant un effort important de tous les États pour améliorer leurs instruments et adopter des standards communs.  La question des indicateurs est d’ailleurs à l’agenda de l’année 2016 et il est probable que les Nations unies auront à jouer un rôle clé dans le suivi du cadre mondial de développement. Le réseau Coordination Sud, dont le Gret est membre, affirmait d’ailleurs dans un communiqué de presse du 28 septembre qu’il allait rester vigilant car « sans engagements financiers suffisants et sans critères pour adopter les vraies solutions qui permettront un développement durable et un agenda transformatif, les ODD ne seront pas atteints ».

Avec 17 objectifs et 169 cibles, les ODD couvrent un large spectre de domaines et devraient, s’ils sont atteints, nous rapprocher du monde idéal, sans inégalités ni discrimination et basé sur un système durable. Pourtant, on peut relever l’absence dans les thématiques traitées des droits humains, de la démocratie, de la reconnaissance des diversités culturelles et de la sauvegarde des savoirs autochtones. Des oublis qui peuvent expliquer l’adoption des ODD par l’ensemble des États membres des Nations unies. Par ailleurs, avec un si large spectre, les ODD ne s’apparentent-ils pas à un catalogue de sujets dont chaque État pourra faire ce qu’il veut ? À vouloir être trop ambitieux, n’existe-t-il pas un risque de dilution des priorités ? Le groupe de 77 pays du Sud (G77) espère qu’un agenda aussi large pourra mobiliser des financements tout aussi importants. Enfin, et à l’instar des OMD, la grande transformation espérée n’est pas appuyée par une claire analyse des raisons profondes qui sont à l’origine des inégalités qu’ils prétendent éliminer : le commerce inégal, la financiarisation échevelée, les pertes en biodiversité. Derrière le discours sur les effets ambivalents de la mondialisation, avec d’un côté « son cortège de progrès extraordinaires » et de l’autre « ses injustices criantes et son attitude irresponsable envers l’environnement », et sur la « transformation » nécessaire porté par les ODD, il n’y a pas véritablement d’interrogation sur les mécanismes du modèle d’accumulation et de régulation dominant qui pourtant ont conduit les hommes à subir tant d’inégalités et la planète à supporter tant de risques systémiques.

En dépit de ces limites, les ODD n’en représentent pas moins un appréciable progrès par rapport aux OMD et leur ambition est également leur force mobilisatrice.

Pour en savoir plus sur les ODD
Lire la réaction de Coordination Sud suite à l’adoption des objectifs de développement durable
Lire la réaction de la Coalition Eau suite à l’adoption des objectifs de développement durable
Lire la note Politiques et Pratiques de développement « L’avenir de l’aide publique au développement : nouveaux objectifs, nouvelle formule ! »