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Publié le 30/03/2016

L’entrepreneuriat social au service de l’accès à l’eau potable au Cambodge

Le Gret appuie depuis plus de 15 ans les petits opérateurs privés de l’eau dans les bourgs ruraux du Cambodge, pour améliorer l’accès à l’eau potable. Depuis 2012, le Gret accompagne l’émergence d’un centre de services dédié à ces entreprises, iSEA (Innovative Services for Engineering and Advisory). A l’occasion de la journée mondiale de l’eau le 22 mars dernier, sur le thème « eau et emploi », et de l’institutionnalisation d’iSEA sous la forme d’une société de droit cambodgien, le Gret revient sur cette expérience d’entreprenariat social au service de l’accès à l’eau potable.

Le potentiel des petits opérateurs privés de l’eau au Cambodge

Au Cambodge, 21 % de la population ont accès à un réseau d’eau potable, 7 % en zone rurale. 1,8 million d’habitants sont reliés par des branchements à domicile (JMP, 2015). On dénombre 400 petits et moyens opérateurs privés locaux ayant investi spontanément pour l’approvisionnement en eau dans les bourgs ruraux (de 1 000 à 20 000 habitants). Certains sont de petite taille, informels, d’autres plus structurés et ont obtenu une licence octroyée par le ministère de l’Industrie et de l’Artisanat. Le Gret a été la première ONG à s’intéresser à ces opérateurs privés et a appuyé pendant 15 ans leur développement. Mais, « petite taille ne signifie pas petite part de marché » comme le signalait un représentant de WSP lors d’une conférence sur l’eau organisée par le Gret le 19 novembre 2015 à Phnom Penh. Les opérateurs privés investissent des sommes allant de 10 000 à plus d’un million de dollars dans des infrastructures de pompage, de traitement (station de potabilisation), puis dans la distribution de l’eau sur des communes entières. En dépit de ce dynamisme, les contraintes restent nombreuses. En l’absence d’appui technique, les infrastructures sont souvent mal dimensionnées, mal construites, mal exploitées. Les surcoûts sont finalement assumés par les usagers. En l’absence de financements pérennes, certains investisseurs s’endettent auprès de prêteurs informels, ce qui contribue à enchérir les tarifs et à empêcher l’extension du service dans de nouvelles zones.

Depuis quelques années, une dynamique de structuration du secteur et de professionnalisation des entreprises d’eau s’est clairement enclenchée. Si pendant 10 ans aucune législation ne venait encadrer le secteur, depuis 2014 celle-ci s’est progressivement étoffée, encourageant ainsi la professionnalisation du secteur. En parallèle, plusieurs projets ont vu le jour afin de développer l’accès à du financement bancaire (en savoir plus). Les prêts sont consentis aux opérateurs par une banque commerciale cambodgienne (la Foreign Trade Bank) à des taux préférentiels. Ces prêts sont toutefois conditionnés à une assistance technique rapprochée et professionnelle.

Naissance d’une entreprise innovante

Depuis les premiers projets d’appui à l’hydraulique rurale en 1995, le Gret s’est progressivement orienté et spécialisé sur l’appui aux entrepreneurs privés dans les petites villes, ce qui est souvent appelé la « zone grise », ni totalement rurale ni encore urbaine. Dans le cadre des projets Mirep (2000-2005) puis Pacepac (2006-2011), 18 projets d’investissement ont été ainsi accompagnés. Après ces phases de projet, l’enjeu du transfert des compétences du Gret auprès de structures locales, publiques ou privées pour réaliser l’accompagnement de ces entreprises, s’est posé. L’absence de ce type d’acteurs, les tentatives peu probantes de transfert des compétences aux autorités publiques comme la frilosité des bureaux d’études existants faiblement spécialisés en ingénierie hydraulique, ont empêché le transfert à des acteurs existants. En 2012, constatant les limites de l’approche par projet pour développer durablement l’accès à l’eau dans le pays, le Gret s’est tourné vers une approche « entreprenariat social » pour concilier service public, plus-value sociale et pérennité économique. En 2012, avec le soutien du Fonds d’innovation au développement (Find) et du Fonds Suez Initiatives, le Gret a créé un centre de services dédié aux opérateurs d’eau potable : iSEA.

Isea, centre de service pour favoriser l’accès… par Gret-videos

L’équipe 100 % cambodgienne offre une assistance technique de qualité à des tarifs compétitifs aux entrepreneurs, encore peu habitués à payer une assistance et ses multiples dimensions (du dimensionnement à l’exploitation). 17 opérateurs ont déjà fait confiance à iSEA et 21 contrats ont été signés entre 2012 et 2015 pour un montant cumulé de plus de 132 000 US$, pour des contrats allant de 3 000 à 20 000 US$ en fonction des prestations réalisées. Initialement pensé comme un appui dédié à l’intermédiation bancaire, iSEA s’est positionné sur un marché naissant afin de correspondre aux attentes des entreprises. Il développe des services de conception, d’intermédiation bancaire ou d’intermédiation avec le ministère (présentation et négociation pour le compte de l’entrepreneur des plans d’affaires du service), d’accompagnement à la construction et de formation et d’appui-conseil à l’exploitation. La diversification de ses métiers allie une expertise solide en ingénierie hydraulique, en génie civil ou en électromécanique avec des nouvelles compétences en gestion commerciale, en analyse financière et en gestion d’entreprise.

Vers l’autonomie organisationnelle et financière : les défis d’une entreprise sociale

Pour garantir le mandat social d’iSEA, des garde-fous ont été définis comme le réinvestissement de 50 % des bénéfices dans l’activité ou la présence au conseil d’administration d’au moins un représentant des entreprises de l’eau et un membre de la société civile. Formellement institutionnalisée sous la forme d’une société de droit cambodgien fin 2015, son capital est réparti entre le Gret, quatre actionnaires cambodgiens, les trois directeurs et une personne physique externe.

Dans un environnement propice et après 15 années de projets, iSEA, portée par les anciens salariés du Gret, a su définir sa propre vision stratégique et organisationnelle, motiver l’investissement de certains des salariés, construire la gouvernance d’entreprise. Avec 13 employés en 2015, iSEA s’est dotée d’un nouvel organigramme, de procédures de fonctionnement indépendantes, d’un positionnement commercial spécifique. Ces résultats encourageants demandent à être consolidés mais confortent les hypothèses de départ. Les défis pour iSEA sont nombreux tant sur la consolidation de son marché, son autonomie organisationnelle et financière, que sur son positionnement stratégique (métiers, compétences, indépendance).
Cette approche innovante de renforcement de l’entreprenariat local par l’entreprenariat social appelle à se développer dans des situations similaires. En novembre 2015, un atelier d’échange organisé à Phnom Penh par le Gret et le WSP de la Banque mondiale a permis à des experts de différentes régions (Afrique, Asie du Sud-Est) d’engager une réflexion sur ce modèle économique et son développement dans d’autres contextes, notamment ruraux.

En savoir plus sur Isea
Voir le communiqué du Gret pour la Journée mondiale de l’eau
En savoir plus sur le séminaire de novembre 2015